Numérique : après les cols blancs, priorité aux FLW, Front Line Workers

 

- Office Workers & FLWDans un billet publié à la fin de l’année 2020, j’ai mis en évidence à quel point les FLW, Front Line Workers, les travailleurs en première ligne, sont essentiels dans l’économie mondiale.

Aujourd'hui, j'analyse les profondes différences entre les solutions numériques dominantes, destinées en priorité aux cols blancs, et celles dont ont besoin les FLW.

Je n’aborde pas dans ce billet le thème des usages au service des clients externes ; mon analyse se centre sur les solutions numériques à destination des clients internes.

Les dirigeants et les DSI doivent se fixer une nouvelle priorité pour les 5 années qui viennent : répondre aux véritables attentes numériques des FLW.

Pour cela, il est nécessaire d’“oublier” une grande partie de leurs certitudes actuelles sur ce qu’ils pensent être les bonnes pratiques numériques.

L’objectif ambitieux de ce billet est de servir de référence pour toutes les entreprises qui décident de mettre des solutions numériques de qualité au service de leurs FLW.

Sa longueur est le prix à payer pour présenter des réponses sérieuses et pérennes.

 

Les FLW, Front Line Workers

(Rappel des points essentiels développés dans le billet cité plus haut.)

- 80% Workforce is desklessLes FLW sont environ 2 700 millions dans le monde et représentent 80% des travailleurs, face aux 20% de cols blancs. On les nomme aussi les “Deskless”, les sans bureaux.

Les FLW passent l’essentiel de leur temps sur le terrain, dans une usine, un champ, un camion de livraison, un entrepôt, un restaurant, une boutique, un chantier de travaux publics...

Leur métier de base n’est jamais le numérique. Tous les FLW ont besoin de l’aide du numérique, mais c’est toujours en soutien de leur métier principal.

 

Cols blancs et FLW : principales différences

Pendant les 50 premières années de l’informatique, les entreprises et les équipes informatiques ont concentré leurs efforts à répondre aux attentes des cols blancs. Quand on devait équiper des FLW, on leur donnait accès aux mêmes applications que les cols blancs.

Ce tableau présente les principales différences qu’il faut prendre en compte pour réussir une transformation numérique au service des FLW.

- Différences office workers vs FLW

Leur nombre : les FLW sont 5 fois plus nombreux que les cols blancs. C’est une moyenne mondiale et les situations varient selon les pays ou les secteurs d’activités.

Dans beaucoup de pays africains, les FLW agriculteurs peuvent représenter jusqu’à 60% de la population active.

À l’inverse, dans une banque française, plus de 95% des collaborateurs sont des cols blancs.

Les budgets informatiques : dans une étude pour l’année 2020 citée dans mon billet précédent sur les FLW, le Gartner Group estime que 80% des dépenses informatiques étaient consacrées aux cols blancs et seulement 20% aux FLW.

Ramenés à chaque salarié, ces chiffres sont encore plus surprenants : en moyenne, les entreprises dépensent en informatique 16 fois moins pour un FLW que pour un col blanc !

Les objets d’accès : la majorité des applications informatiques ont été développées pour des terminaux puis des PC. Le clavier, l’écran et la souris sont des outils banalisés pour tous les cols blancs.

Pour les FLW, le smartphone est devenu l’objet d’accès aux applications informatiques le plus répandu. Il est parfois remplacé par une tablette, mais pratiquement jamais par un PC.

Les interfaces : Les cols blancs travaillent en priorité sur des textes et des chiffres, disponibles sur les claviers de leurs PC. Les applications mises à disposition des FLW sont majoritairement copiées de celles destinées aux cols blancs et essaient d’imposer ces mêmes interfaces claviers. Pour répondre aux véritables attentes des FLW, les usages numériques devront changer de paradigme et privilégier les interfaces images, plus naturelles, plus efficaces pour des usages terrain.

 

Solutions numériques existantes pour les FLW

En 2020, il existe de nombreuses applications destinées aux FLW, souvent de haute qualité, qui répondent à de véritables besoins.

Pour l’essentiel, ces applications ne sont pas en “rupture” avec celles disponibles pour les cols blancs. Elles numérisent des processus existants, basés sur des formulaires historiques papier.

Suivis de chantiers, gestion de planning d’intervenants sur le terrain, mesures de niveaux de stocks dans des rayons de supermarché… ces processus ont été améliorés par l’usage de tablettes ou de smartphones, mais sans les repenser en profondeur. Parfois, l’image sera utilisée, mais en pièce jointe, comme élément de confirmation ou de justification. L’image ne sera pas au cœur de la démarche, du processus.

- Praxedo -SaaS Gestion interventionsCe sont des solutions spécialisées, qui répondent aux attentes d’un métier.

La solution française Praxedo en est une belle illustration : cette offre SaaS aide les entreprises à gérer leurs équipes d’intervention, et elle le fait très bien.

Un autre exemple est la startup MaintainX qui vient de lever 50 M$ pour accélérer sa croissance dans la gestion des workflows de maintenance industrielle.

 

Mettre à profit les solutions informatiques existantes

Ce schéma simple a pour ambition de résumer l’évolution de l’informatique des entreprises au cours des 60 dernières années.

Pourquoi avoir choisi 1960 comme année de départ ? Il y avait des ordinateurs avant.

1960, c’est l’arrivée du premier ordinateur universel de gestion, l’IBM 360, qui s'est rapidement imposé comme la solution dominante dans les entreprises. Plus de 5 000 grandes entreprises dans le monde utilisent encore en 2021 les Mainframe Z d’IBM, successeurs des 360.

- 1960 - 2030 - Technologie Cols blancs FLW

- La courbe en rouge représente l’évolution exponentielle de la puissance des solutions informatiques, infrastructures et usages.

- La courbe en bleu montre l’évolution des attentes des cols blancs. Il a fallu attendre longtemps, plus de 50 ans, avant que les solutions informatiques puissent répondre à toutes les attentes des cols blancs. Depuis 2015, l’offre est en avance sur ces attentes, et l’écart entre les deux va encore s’accroître d’ici à 2030.

- La courbe en vert montre l’évolution des attentes des FLW. Grands oubliés de la Transformation Numérique, les entreprises ont ignoré les attentes des FLW, alors qu’elles étaient moins complexes que celles des cols blancs !

Plutôt que de se plaindre  de cette situation, il faut penser à demain, et la météo numérique est au beau fixe pour les FLW. En 2021, les potentiels immédiats des solutions disponibles sont très largement supérieurs aux réponses actuelles proposées aux FLW. Il est possible, rapidement, de rattraper ce retard et de fournir aux FLW des réponses de qualité à toutes leurs attentes. J’espère qu’en 2030 on aura atteint la même situation que pour les cols blancs : le numérique aura répondu à l’essentiel des demandes de tous les FLW du monde.

Comparées à celles des cols blancs, les attentes des FLW sont :

● Simples : le numérique n’est pas leur activité principale, mais une assistance à leurs métiers. Plus les solutions proposées seront simples, plus les FLW seront heureux !

● Spécialisées : le cariste dans un entrepôt, la personne qui vérifie la qualité des produits finis, l’agriculteur qui analyse une plante malade… toutes ces activités demandent des solutions numériques très spécialisées, adaptées à chacun de ces métiers.

● Spécifiques : au lieu de construire des ERP pour FLW, les entreprises doivent développer des dizaines, des centaines de petites applications spécifiques pour coller aux véritables besoins des FLW.

J’aurais aimé parler d’applications S3, Simples, Spécialisées et Spécifiques, mais l'expression est déjà utilisée par AWS pour sa solution de stockage S3, Simple Storage Service.

Je vais donc utiliser dans la suite de ce texte les nommer FLW-S3.

Il y a une deuxième raison d’être optimiste quand une entreprise cherche à rattraper le retard pris par son Système d’Information au service des FLW. Elle peut réutiliser une grande partie des investissements déjà réalisés pour les cols blancs et les mettre au service des FLW.

- SI Partagé - White collars - FLW

Les technologies disponibles en 2021, telles que le Cloud et les API, permettent de connecter les nouvelles applications destinées aux FLW aux solutions existantes, et en priorité aux données qu’elles produisent.

Mon diagnostic, en résumé : les entreprises ont pris conscience de l’importance des FLW, comprennent quelles sont les différences des solutions numériques FLW par rapport à celles des cols blancs et peuvent s’appuyer sur les SI existants pour aller vite.

Quelles sont les prochaines étapes ?

 

Le modèle B I S D, appliqué aux FLW

- Modèle BISD - Infra  Soutien  Métiers -DataLorsque j’ai imaginé en 2015 le modèle B I S, Business, Infrastructures, Support, modifié en 2019 en B I S D en ajoutant la dimension Donnée, je m’adressais aux cols blancs, qui étaient encore la priorité des Systèmes d’Information.

Est-ce que ce modèle B I S D peut aussi être utilisé pour les FLW ? La réponse est : oui !

Prenons les quatre éléments, un par un.

I - Infrastructures.

Les solutions Cloud Public s’imposent aussi pour les FLW ; leur niveau de maturité en 2021 est tel qu’il n’y a plus d’alternatives crédibles.

S - Usages Support.

Les fonctions Support destinées aux cols blancs ne sont pas adaptées aux attentes des FLW. Les outils bureautiques classiques, les fonctions support en commerce, ressources humaines ou finances, ne font pas partie des outils SaaS dont ont besoin les FLW.

Il est nécessaire d’imaginer ces nouvelles fonctions support, universelles. Je propose de les nommer solutions “Frontiques”. Elles sont présentées dans la suite de ce billet.

B - Usages Business, cœur métier.

Ce sont les usages que j’ai nommés FLW-S3 dans un paragraphe précédent : simples, spécialisées et spécifiques. En 2021, les outils les mieux adaptés pour construire ces applications FLW-S3 sont regroupés dans les familles “No Code” et “Low Code”. Ils peuvent être utilisés directement par les métiers, au plus près du terrain.

D- Données.

Les applications destinées aux FLW peuvent accéder aux bases de données utilisées par les cols blancs pour les données structurées classiques. Ils ont en plus des besoins très spécifiques pour gérer efficacement les images qui seront au cœur de ces nouveaux usages.

Les spécificités du modèle B I S D pour les FLW sont résumées dans le schéma ci-dessous.

- modèle BISD -FLW

 

Solutions “Frontiques”

J’ai créé dans les années 1970 le mot “Bureautique” pour parler des outils informatiques universels utilisés par les cols blancs : traitement de texte, tableur, messagerie...

Il est difficile de parler de la Bureautique des FLW quand on sait qu’ils sont “deskless”, sans… bureaux !

Comment nommer les outils numériques universels qui seront utilisés par les FLW ?

Je vous propose le mot “Frontique”.

Est-ce qu’il aura le même succès que le mot bureautique ? L’avenir le dira.

Quelles seront les principales fonctionnalités frontiques ? Une chose est certaine, ce ne seront pas les fonctionnalités des cols blancs tels que le traitement de texte ou le tableur.

Elles seront liées à l’image, qui devient l’interface dominante pour les FLW.

Avec les équipes de WizyVision, nous travaillons sur ce sujet depuis des années.

Les premières fonctions frontiques que nous avons identifiées sont :

● Lire dans l’image : retrouver un numéro de série, relever une mesure...

● Trouver dans l’image : identifier un objet présent dans l’image pour apporter au FLW les informations pertinentes.

● Compter dans l’image : combien de produits dans un rayon, sur une palette...

● Mesurer dans l’image : calculer la surface ou le volume d’un objet, déterminer combien peuvent être chargés dans un camion...

D’autres fonctions universelles frontiques seront développées, mais en petit nombre. Le principe de base des fonctions frontiques est qu'elles doivent pouvoir être utilisées par la grande majorité des FLW, quels que soient leurs métiers et leurs secteurs d’activité.

 

Répondre aux attentes des FLW : les réponses de WizyVision

Je vais prendre pendant quelques minutes ma casquette de Chief Strategy Officer de Wizy.io, éditeur de solutions SaaS pour FLW, dont je suis l’un des cofondateurs.

Wizy.io a deux produits à son catalogue :

WizyEMM, un outil pour sécuriser et gérer les terminaux Android, en priorité pour les FLW, mais pas seulement.

WizyVision, qui met l’image au service des FLW, que je présente ici.

En tant que responsable de la stratégie, j’ai beaucoup réfléchi sur les attentes des 2 700 millions de FLW. Ce billet est en grande partie le fruit de ces réflexions.

Les équipes de WIzy.io ont construit les solutions WizyVision qui s’appuient sur le modèle B I S D pour FLW défini ci-dessus.

I - Infrastructures : parmi les trois acteurs principaux du marché, GCP de Google était un choix évident :

● Fortes compétences dans l’image et la vidéo avec Google Photos et YouTube. La majorité des API de Google dans ses domaines sont disponibles et utilisées par WizyVision.

● Des outils d’Intelligence Artificielle et de Machine Learning au plus haut niveau, tels que TensorFlow, plateforme développée par Google et mise en Open Source dès 2015.

● Avec Android, Google contrôle 85% du marché des mobiles et les FLW sont équipés à plus de 90% de smartphones ou tablettes Android. Les rares exceptions sont dans le secteur du luxe où, pour des questions d’image, les vendeurs sont parfois équipés d’iPhone et d'iPad.

● La majorité des FLW sont en Asie Pacifique, Amérique du Sud ou Afrique. Ce sont des zones où les accès à Internet sont souvent problématiques. Google est le plus grand propriétaire mondial de fibres optiques, maritimes et terrestres. Google vient aussi de signer un accord avec Starlink d’Elon Musk, qui fournira des accès 100 Mb/s par satellites à basse altitude, en priorité dans les zones à faible couverture Internet.

- Main types of Databases in CloudD- Données : lorsque j’ai cherché en 2019 pour une entreprise française une base de données, native cloud, spécialisée pour les contenus multimédias, j’ai découvert que l’offre était... inexistante. Ceci est confirmé par ce tableau, publié en 2020, des principales solutions de gestion de bases de données pour Kubernetes et les trois géants du Cloud Public.

L’offre est pléthorique pour les données structurées et semi-structurées, sous toutes leurs formes. Il faut aller à la dernière ligne du tableau pour voir “non structurées”, images, vidéos, sons….et les seules réponses disponibles sont non spécialisées, de type S3 chez AWS !

Pour combler ce vide technique surprenant, WizyVision a construit la première et la seule base de données cloud spécialisée pour les contenus multimédias, que nous avons appelée DAC, Digital Asset Center.

S - Usages Support, Frontiques : WizyVision développe progressivement l’ensemble des usages frontiques dont j’ai parlé plus haut. Comme ils sont construits sur GCP de Google, ils pourraient fournir à Google un avantage concurrentiel majeur vis-à-vis de son grand concurrent Microsoft !

- Solutions universelles cols blancs vs FLW

Pour les cols blancs, Google propose Google Workspace, une solution remarquable, mais qui se heurte au quasi-monopole historique des outils Office 365. À l’inverse, les premières solutions frontiques disponibles, construites sur GCP par WizyVision, auront un boulevard devant elles !

B - Usages Business, cœur métier : WizyVision propose une plateforme de Machine Learning “No Code”, ML Studio, qui permet aux entreprises et à ses partenaires de construire rapidement des modèles de Machine Learning, simples, dans la logique “FLW-S3” présentées plus haut.

- modèle BISD -FLW WizyVisionCes choix stratégiques sont résumés dans ce schéma qui présente les réponses de WizyVision pour le modèle B I S D des FLW.

Pour les entreprises qui décident de proposer des solutions numériques adaptées aux véritables attentes de leurs FLW, la bonne nouvelle, c’est qu’elles existent et sont opérationnelles. WizyVision a l’ambition de devenir un acteur mondial sur ce marché des FLW, mais d’autres offres existent ou vont apparaître dans les années qui viennent.

- Factory AI Cloud Image FLW smartphone WizyVisionCe schéma résume les points forts des solutions WizyVision :

● En priorité pour les FLW.

● Accessible par smartphone.

● L’image au cœur de la solution.

● Construit sur le Cloud.

● Utilise l’Intelligence Artificielle.

 

Investir dans des solutions numériques pour les FLW : quels bénéfices

- Problems with FLW bad ITLe sous-investissement dans les solutions numériques au service des FLW a de nombreuses conséquences négatives pour les entreprises, comme le montre cette étude réalisée par Android Entreprise :

● Perte d’efficacité pour l’entreprise.

● Salariés démotivés.

● Clients mécontents.

● ...

- Top reasons for investing in IT for FLWUne autre étude, réalisée par Emergence en 2018, montre, à contrario, qu’il y a beaucoup de bénéfices potentiels lorsqu'une entreprise investit dans des solutions numériques spécifiques pour les FLW.

Les bénéficiaires sont, en même temps :

● Les entreprises : productivité, réduction des coûts, conformité...

● Les salariés FLW, avec de meilleures conditions de travail et de communication.

● Les clients, au contact avec des FLW.

Équiper les FLW de solutions numériques performantes, ce sont des investissements de faible montant, à très forte rentabilité. Il serait dommage de s’en priver !

 

Résumé

- FL work  FL Worker  Fournisseurs WIn Win WInLe numérique au service des FLW sera l’un des principaux relais de croissance de l’industrie du numérique de cette décennie.

● Les entreprises de tous les secteurs d’activités qui emploient des FLW ont beaucoup à y gagner.

● Les FLW, enfin équipés des solutions numériques nativement construites pour eux, verront leur qualité de vie au travail s’améliorer rapidement.

● Les fournisseurs de technologies numériques, en infrastructures et en usages, qui seront les premiers à investir pour construire des solutions spécialisées pour les FLW prendront une longueur d’avance sur leurs concurrents et il sera difficile de les rattraper.

Un beau trio de gagnants en perspective !

Les potentiels sont impressionnants, les premières places sont à prendre, mais il faudra faire vite.

On l’a déjà vu avec le marché des solutions IaaS, Infrastructures as a Service dans le cloud : il était balbutiant en 2007, les jeux étaient faits en 2017.

Pour les FLW, les acteurs dominants seront en place, avant la fin de l’année 2030.


TSMC, l’AWS de la production de circuits électroniques

 

Logo TSMCTSMC ? Posez la question autour de vous : connaissez-vous TSMC, savez-vous ce qu’ils font?

Il est probable que la majorité des personnes vous répondront qu’elles n’en ont pas la moindre idée.

TSMC, Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, est, comme son nom l’indique, une société basée à Taiwan qui fabrique pour le compte d’autres entreprises des semi-conducteurs, en priorité des microprocesseurs.

La pénurie mondiale de microprocesseurs fait la une des journaux depuis quelques semaines. Elle met en évidence le rôle clef des “fondeurs”, les entreprises comme TSMC.

Que les plus grands constructeurs automobiles du monde soient obligés de fermer leurs usines parce que quelques composants électroniques indispensables font défaut, c’est une autre illustration de la sensibilité de l’économie mondiale à un petit nombre d’industries de base.

Pénurie puces mondiale automobile

En 2021, des milliers d’éditeurs de logiciels sont “infrastructures less” et s’appuient sur les solutions des géants du cloud public, AWS, GCP ou Azure pour leurs infrastructures.

En 2021, des centaines de concepteurs de composants électroniques sont “fabless”, sans usine de production et s’appuient sur TSMC pour fabriquer les composants qu’ils conçoivent.

TSMC joue, pour ces concepteurs de composants, le même rôle qu’AWS, IaaS pour les éditeurs de logiciels SaaS. TSMC, c’est un CaaS, Chip as a Service !

Dans ce billet, je présente un panorama raisonnablement complet de l’écosystème des composants électroniques. Il y a un grand nombre d’enjeux stratégiques mondiaux dans cette industrie ; il est important de comprendre comment elle fonctionne.

 

TSMC en quelques chiffres

TSMC est le numéro un mondial des fondeurs indépendants, qui travaillent exclusivement pour d’autres entreprises et ne commercialisent pas directement leurs microprocesseurs.

TSMC est né en 1987, il y a 35 ans. Bien que l’entreprise soit basée à Taiwan, son capital est détenu à 80% par des investisseurs étrangers ; elle est cotée à Taiwan et à New York.

TSMC a investi massivement dans l’innovation ; ils sont aujourd’hui les plus avancés dans les solutions de pointe. Dans cette industrie, l’un des indicateurs de performance est l’écart qui sépare deux connexions ; il se mesure en nanomètre, nm.

TSMC 5nm factoryTSMC est l’un des seuls, avec Samsung, à proposer depuis 2020 des microprocesseurs en 5 nm. Les investissements industriels nécessaires à la fabrication de ces microprocesseurs sont gigantesques, comme le montrent cette image d’une des usines TSMC en 5 nm et le montant des investissements réalisés par TSMC depuis 2009.

TSMC CAPEX 2009-2021

Les smartphones d’Apple avec les processeurs A14 sont construits en 5 nm par TSMC.

5 nm, c’est vraiment très petit, mais difficile à visualiser. Concrètement, cela signifie qu’il y a 134 millions de transistors par mm2.

Apple A14 chip componentsCe schéma des composants d’un processeur A14 d’Apple donne le vertige ! Sur 100 mm2, il y a presque 12 milliards de transistors.

TSMC prévoit de passer au 3 nm en 2021 et Apple a déjà réservé pour ses prochains iPhone toute la production de TSMC en 3 nm.

 

Microprocesseurs : qui fait quoi dans cette industrie

Nous utilisons tous des centaines de microprocesseurs dans notre vie quotidienne. On pense en priorité aux ordinateurs et smartphones. Ces microprocesseurs sont aussi présents dans des milliers d’objets de notre quotidien : voitures, télévisions, équipements électroménagers…

Ce sont les bases de tous les usages numériques et il est important de comprendre “qui fait quoi” dans cette industrie vitale pour toutes les activités économiques de la planète.

J’ai représenté sur ce schéma cinq niveaux d’acteurs qui interviennent dans cette industrie.

De bas en haut :

● Fournisseurs d’équipements industriels.

● Fondeurs : usines de fabrication.

● Concepteurs de processeurs : développent les architectures de microprocesseurs

● Objets d’accès : incorporent des microprocesseurs dans nos PC, tablettes ou smartphones.

● Serveurs Clouds publics : les grands acteurs du Cloud Public sont aussi des concepteurs de microprocesseurs.

Couches basses infrastructures numériques

Pour chacun de ces niveaux, j’ai sélectionné quelques acteurs économiques importants, présentés dans les prochains paragraphes.

Ce schéma sert de référence pour la suite de ce billet.

 

Fournisseurs d’équipements industriels

Les machines-outils utilisées par les fondeurs sont très spécialisées et complexes. Deux des leaders mondiaux dans ce domaine sont ASML et Applied Materials

ASML, Advanced Semiconductor Materials Lithography

ASML Dutch roots  30 yearsASML est encore moins connue que TSMC ! C’est pourtant le leader mondial de la lithographie, qui permet de dessiner les circuits électroniques en nm. ASML est une société… européenne, basée à Eindhoven aux Pays-Bas, ancienne filiale du groupe Philips. C’est l’un des très rares domaines du numérique où l’Europe a un leader mondial.

Si ASML arrêtait sa production de machines, toute l’industrie mondiale des composants électroniques serait rapidement à l’arrêt.

Cet article récent, publié le 15 avril 2021, montre que l’on commence à prendre conscience de l’importance d’ASML dans toute l’économie mondiale.

ASML indispensable à l'économie

Coïncidence ? Comme TSMC, ASML est née il y a 35 ans.

ASML Litho 2Grâce à des investissements massifs en R&D, ASML s'est construit un quasi-monopole dans les équipements lithographiques haut de gamme dont les fondeurs ont besoin pour fabriquer leurs circuits électroniques.

Cette image montre l’une de ces machines en train de graver une “galette” qui contient des centaines de microprocesseurs. N’oubliez pas qu’il y a sur une seule galette de l’ordre de 3000 à 6000 milliards de transistors !

Applied Materials

Avant de graver les galettes de silicium, il faut les fabriquer. C’est l’un des métiers d’Applied Materials.

Applied material deposition technologyApplied Materials est née en Californie ; ils aiment dire qu’ils sont le “Silicon de la Silicon Valley”.

Comme ASML, les investissements en R&D d’Applied Materials permettent les améliorations spectaculaires que l’on connaît dans le monde des microprocesseurs.

Il existe beaucoup d’autres entreprises dans ce secteur des équipements industriels, mais ASML et Applied Materials sont représentatives d’une industrie dont dépend toute l’économie mondiale et qui reste inconnue du grand public et d’un grand nombre de professionnels du numérique.

 

Fondeurs

C’est dans cette catégorie que se trouve TSMC.

Ce tableau donne la liste, en 2020, des principaux acteurs du marché.

La taille des “wafers”, les galettes, est un paramètre clef : plus ils sont grands, plus on peut fabriquer de circuits électroniques à partir d’une seule galette. Aujourd’hui, les galettes de 300 mm et 200 mm sont utilisées pour les microprocesseurs.

Wafers leaders by size  2020

Les trois fondeurs que j’ai sélectionnés sont :

● TSMC

● Samsung

● Intel

Intel n’est plus dans les cinq premiers dans la catégorie reine, des 300 mm ; il est sixième. C’est pourtant encore celui auquel on pense en priorité quand on parle de microprocesseurs !

Samsung est le numéro un dans la catégorie des 300 mm.

TSMC est le numéro un mondial si l’on additionne les 300 mm et les 200 mm.

TSMC Intel Samsung investissements Le métier de fondeur est très consommateur de capitaux : les usines ont des coûts unitaires qui se chiffrent en milliards de dollars.

Ce tableau donne les montants des investissements annoncés par les trois acteurs cités. Il faut le regarder avec attention ; les périodes d'investissements ne sont pas les mêmes.

TSMC parle de 3 ans, Samsung de 10 ans et Intel… ne dit rien sur la période  couverte.

Intel

Intel n’est plus le leader que l’on a connu dans le siècle dernier. Il fait face à de nombreuses difficultés. J’en ai sélectionné trois :

Intel annonce un investissement de 20 milliards de dollars. Très bien, mais nul ne sait sur quelle période, alors que TSMC annonce 100 milliards, 5 fois plus, et sur 3 ans.

Intel invest 20 B$

Intel will use TSMC for top of the line products● En même temps, Intel annonce que ses usines fabriqueront des circuits en 7 nm, alors que TSMC produira dès 2021 des circuits en 3 nm. Conséquence : Intel annonce qu’il va sous-traiter à… TSMC la fabrication de ses processeurs haut de gamme en 2023, car il n’a pas la capacité en interne pour le faire.

● Intel annonce aussi qu’il mettra ses usines au service d’autres concepteurs de processeurs. Je ne suis pas convaincu qu’il y aura beaucoup de clients pour travailler avec un concurrent potentiel, qui en plus n’est pas capable de proposer les technologies les plus modernes.

TSMC

TSMC va investir 100 B$, et en trois ans, pour répondre à une demande croissante du marché.

TSMC va investir 100 B$

Comme on l’a vu, TSMC a pour ses clients deux avantages majeurs sur Intel :

● Accès aux technologies les plus modernes, 3 nm dès 2021.

● Pas de risques de concurrence : TSMC ne fabrique pas de processeurs sous sa marque.

TSMC market share by sizy of nmLa domination de TSMC est encore plus évidente si on regarde les parts de marché par familles de produits. Dans les solutions haut de gamme, 10 nm ou moins, TSMC avec 90% et Samsung avec les 10% restants trustent le marché.

Ce graphique montre l’évolution sur les 5 dernières années des cours de bourse d’Intel et de TSMC. On comprend mieux pourquoi TSMC a vu son cours grimper de 374% alors qu’Intel s'est contenté de 111%.

Share price Intel vs TSMC

 

Concepteurs de processeurs

Cette famille regroupe des dizaines de sociétés qui conçoivent des processeurs. J’ai choisi de parler de quatre d’entre elles, qui sont représentatives des différentes stratégies possibles.

Apple

Apple a une très forte équipe interne pour concevoir des circuits électroniques propriétaires et en tirer un avantage compétitif. Le premier MacBook Air avec un processeur non Intel, le M1, sur base ARM, en est le dernier exemple.

Apple est un “fabless” : il fait fabriquer ces processeurs par les trois fondeurs cités, Intel, Samsung et TSMC.

Nvidia

Nvidia ampere AI processorNvidia est l’une des vedettes montantes du secteur. Après les cartes graphiques, Nvidia est devenu très présent dans les processeurs pour l’Intelligence Artificielle. Nvidia est, comme Apple, une entreprise “Fabless”.

À la différence d’Intel, Nvidia a su innover et diversifier ses marchés ; c’est un acteur clef dans de nouveaux secteurs comme les jeux vidéo. Ses performances spectaculaires en bourse, avec un cours multiplié par 14 en 5 ans, confirment ce succès.

Share price Nvidia 5 years

Nvidia a annoncé son intention de racheter ARM pour 40 milliards de dollars. Cette opération n'est pas encore confirmée et de nombreux acteurs tels que Qualcomm et des autorités de la concurrence sont contre.

Qualcomm object deal ARM - Nvidia

L’histoire d’ARM est exemplaire des échecs de l’Europe. ARM est le leader mondial des processeurs présents dans tous les smartphones du monde. ARM est née en Angleterre, a été financée par le gouvernement britannique avant d’être rachetée par le japonais Softbank.

Si le rachat par Nvidia est bloqué, ce serait une excellente opportunité pour l’Europe de mettre la main sur un acteur clef du marché. 40 milliards de dollars, ce n’est pas un investissement déraisonnable pour revenir sur ce marché essentiel!

Intel

Intel est de loin la marque la plus connue dans l’industrie des microprocesseurs. Comme on l’a vu précédemment, sa place réelle dans l’industrie est aujourd’hui en dessous de sa notoriété, et continue à chuter rapidement.

Intel avait une place clef dans les ordinateurs personnels, concurrencé seulement par AMD. Il vient de perdre un client important, Apple, qui bascule sur des processeurs de la famille ARM conçus en interne. Intel est totalement absent du marché des smartphones, dominant en volume.

Intel avait aussi une place dominante dans les centres de calculs. Cette domination est elle aussi remise en cause par l’arrivée des géants du cloud public. J’y reviens plus loin.

● Les entreprises ferment leurs centres de calculs privés, ce qui réduit la taille du marché.

Nvidia in data centers● AWS, GCP et Azure construisent de plus en plus leurs propres serveurs, et ils ne sont plus seulement construits avec Intel. ARM, Nvidia et beaucoup d’autres prennent chaque jour une place plus importante dans leurs infrastructures.

Quel avenir pour Intel ? Dépassé dans son rôle de fondeur, attaqué dans les marchés où il était dominant, est-ce qu’Intel sera encore un acteur majeur du numérique en 2025 ?

Je vous laisse choisir votre réponse à cette question.

Samsung

Samsung exynos 2Samsung est la seule entreprise présente dans trois des cinq niveaux du tableau des fournisseurs. Samsung conçoit, fabrique et utilise ses propres circuits électroniques dans ses smartphones et autres objets numériques, sous la marque Exynos.

Cette intégration verticale permet à Samsung de contrôler toute la chaîne de valeur des processeurs. Comme Apple, il peut ajouter des fonctionnalités spéciales, propriétaires dans ses processeurs, pour différencier ses objets d’accès.

 

Objets d’accès

PC portables, tablettes, smartphones, consoles de jeux… On rentre là dans des domaines où les fournisseurs sont très connus des entreprises et du grand public.

Main smartphones vendors 2020 CanalysLa majorité des constructeurs, Dell, Lenovo, Xiaomi ou Oppo, achètent leurs processeurs à des fournisseurs tels que Qualcomm, spécialistes des architectures ARM.

Le troisième grand fournisseur de smartphones, Huawei, conçoit ses propres processeurs sous la marque Kirin. Huawei est encore un “fabless”, mais les blocages américains vont l’amener à construire lui aussi ses propres usines de microprocesseurs, comme Samsung.

Est-ce une coïncidence si les trois leaders mondiaux du marché, Samsung, Huawei et Apple, sont ceux qui conçoivent aussi leurs processeurs ?

 

Serveurs

La situation évolue très vite dans le monde des serveurs : la domination d’Intel est attaquée sur tous les fronts, par les fournisseurs concurrents et par les géants du cloud public.
Tous préparent des processeurs pour remplacer ou compléter les “historiques” x86 d’Intel et AMD.

Quelques exemples :

ARM GRACE ARM CPU● Nvidia annonce la disponibilité en 2023 de Grace, un processeur très haut de gamme pour centre de calcul, orienté Intelligence Artificielle.

● AWS proposera avant la fin de l’année 2021 Graviton2, un processeur construit par Nvidia, en exclusivité pour AWS.

● Google propose depuis plusieurs années des TPU, TensorFlow Processor Unit, des processeurs maison pour optimiser l’usage de son outil de Machine Learning Tensorflow.

● Microsoft a annoncé en 2020 un accord avec... TSMC pour créer un laboratoire commun pour développer des processeurs dédiés pour Azure.

Confirmant le thème général de ce billet, comme dans le Cloud, la démarche Best of Breed s’impose rapidement dans le monde des processeurs. Les solutions universelles, supposées tout faire pour tout le monde comme l’Intel x86, se font tailler des croupières par des dizaines de solutions très spécialisées qui sont 10 à 100 fois plus performantes dans leurs domaines respectifs.

 

Impacts climatiques forts de l’industrie des circuits électroniques

Dans un billet récent, j’analyse différents scénarios possibles pour répondre aux défis climatiques de la planète.

TSMC emission of carbonJ’y parle du dernier livre de Bill Gates, “How to avoid a climate disaster”, dans lequel il explique que la production de biens matériels est le plus grand émetteur de gaz à effet de serre.

L’industrie des composants électroniques en est un bon exemple, comme l’explique cet article de Bloomberg qui parle de... TSMC.

TSMC émet plus de gaz à effet de serre que le constructeur automobile General Motors.

Les fabricants de processeurs sont aussi de gros consommateurs de matières premières et d’eau, comme le montre ce graphique.

TSMC water consumption

Dans un billet sur la Frugalité Numérique des objets d’accès, je montre que le processus de fabrication des smartphones ou les PC portables, dont font partie les processeurs, est plus consommateur d’énergie que leur usage.

 

Dimensions stratégiques internationales

Taiwan, berceau de TSMC, est une île de 24 millions d’habitants et 36 000 km2, 15 fois plus petite que la France, à 160 km de la Chine continentale.

La République Populaire de Chine n’a jamais abandonné son objectif d'annexer Taiwan et la tension entre ces deux territoires est redevenue très forte, comme le confirme cet article.

China War over Taiwan sooner

La reprise en main de Hong Kong est un autre exemple de la volonté chinoise d’augmenter son contrôle politique dans la région.

Map taiwan Corée TSMC SamsungTSMC à Taiwan, Samsung en Corée du Sud, la domination de l’Asie “non chinoise” dans l’industrie des composants électroniques est une réalité.

2034 a Novel of the Next World War” vient d’être publié aux États-Unis. Il situe le début d’une nouvelle guerre mondiale, en 2034, dans la mer de Chine qui sépare Taiwan du continent chinois.

Un extrait de ce livre a été publié dans la revue Wired. Cela vous évitera de lire tout le livre, qui est très “moyennement” intéressant.

Il existe une double dépendance dangereuse, technologique et politique, du monde entier dans le domaine des composants électroniques.

Où en est-on, en Europe ?

STM sales 2020 par catégories produitsL’Europe n’est pas totalement absente de ce marché des composants électroniques. STMicroelectronics est le principal concepteur et constructeur européen de composants électroniques. Par contre, STMicroelectronics n’a pas une présence significative sur le secteur des microprocesseurs ; ils sont actifs sur des marchés différents comme le montre la répartition de leur chiffre d’affaires pour l’année 2020.

Les États-Unis ont eux aussi pris conscience de cette dépendance. Pat Gelsinger, le nouveau patron d’Intel, vient de demander au Président Joe Biden de passer à l’action en investissant 50 milliards de dollars dans cette filière.

● En 1990, les États-Unis produisaient 37% des semi-conducteurs.

● En 2021, ce pourcentage est tombé à 12%.

● L’Asie représente 70% du marché mondial.

Cette dépendance de l’Europe et du reste du monde dans le domaine des composants est un vrai problème, oui. Elle est, à mon avis, plus importante que celle dont on parle beaucoup trop en ce moment, dans le domaine des infrastructures Clouds Publics.

Lemaire dépendance InacceptablePeut-on la réduire ? Ce n’est certainement pas en tenant des discours aussi creux que celui de notre ministre des Finances qu’on va avancer !

La dépendance de l’Europe est “inacceptable”...

Je vais en parler avec l’Allemagne…

Ces discours m’exaspèrent : je les entends depuis des années dans le monde du numérique, alors que nous avons besoin d’agir, pas de palabrer.

J’ai écrit ce billet pour que les lecteurs prennent conscience de l’importance du sujet, et de notre totale dépendance en matière de composants électroniques pour le monde du numérique.

L’Europe peut-elle rattraper ce retard “inacceptable” ?

Poser la question, c’est y répondre.

Bien plus que les milliards d’investissements annuels nécessaires, il faudrait créer de toutes pièces une industrie qui demande des compétences techniques très fortes, des savoir-faire qui se sont construits au cours des 35 années chez TSMC et Samsung.

L’option la plus radicale serait de racheter TSMC en Bourse ! Le prix, 550 B$, est hélas dissuasif.

Si je devais recommander une seule action de l’Europe pour reprendre, un peu, une place dans ce marché des composants, ce serait de tout faire pour que le rachat d’ARM par Nvidia échoue, en arguant du risque de position dominante. Il faudra ensuite dépenser, et vite, les 40 B$ nécessaires pour qu’ARM redevienne une société européenne.

Europe Map STM ARMUne fusion entre STMicroelectronics et ARM serait, à mon avis, la dernière opportunité qui reste à l’Europe pour continuer à exister dans ce secteur stratégique. La valeur boursière actuelle de STMicroelectronics est de 35 milliards €, équivalente à celle d’ARM.

ARM est une société qui n’a pas d’usines, mais elle est à la base de la majorité des processeurs qui équipent les smartphones mondiaux et, progressivement, les PC comme Apple puis les centres de calcul.

Cette démarche est cohérente avec celle que j’ai proposée dans mon billet :

L’Europe, leader mondial dans les usages numériques au service de la planète

Il faudrait que l’Europe adopte une stratégie similaire dans le domaine des composants électroniques : se concentrer sur la dimension usages, type ARM, et accepter le fait que l’on ne peut plus lutter dans la dimension infrastructures de production contre des TSMC ou Samsung.

C’est en étant pragmatique, en choisissant ses combats, en concentrant ses énergies sur un tout petit nombre de projets que l’Europe du numérique peut espérer continuer à jouer un rôle significatif dans toutes les industries du numérique.

C’est aussi vrai dans le domaine des composants, comme l'explique ce billet.


L’Europe, leader mondial dans les usages numériques au service de la planète ?

 

(Remarque : billet très long, mais le sujet est tellement important…)

AdS DPC Laptop wih European flag  SS 195322339Dans un billet précédent, j’ai étudié trois scénarios économiques possibles qui permettraient à l’humanité de ne pas transformer la planète en un espace “inhabitable”.

Quel sera le scénario retenu au niveau mondial ? Je n’en sais rien et je n’ai pas la prétention de pouvoir peser très lourd dans ce choix.

Par contre, tous les auteurs cités dans ce billet sont d’accord sur un point : les innovations technologiques, et en particulier numériques, auront un rôle essentiel dans la réussite de leurs plans d’action.

Pourquoi parler de l’Europe et pas de la France ? Réussir à jouer un rôle significatif dans le monde numérique de demain sera très difficile pour l’Europe. La France, seule ? Poser la question, c’est y répondre...

Dans ce texte, je propose que l’Europe prenne le leadership mondial dans la mise en œuvre du numérique au service de la planète.

Je suis persuadé que :

● C’est possible.

● L’Europe dispose des moyens financiers pour y arriver.

● L’Europe a les compétences humaines nécessaires.

● Les professionnels européens du numérique sont prêts à s’impliquer fortement pour ce combat.

 

Ne pas regarder dans le rétroviseur

AdS DPC Forward Backward S 73105080Nous sommes en 2021, pas en 2000. Il est impératif que l’Europe regarde devant elle, sur ce qu’elle peut faire pendant les 10 à 20 années qui viennent.

Se lamenter sur les batailles numériques perdues au cours des 10 à 15 dernières années, c’est contre-productif et dangereux.

Hélas ! C’est ce qui se passe trop souvent en ce moment.

Oui, l’Europe a fait de graves erreurs avec son incapacité à anticiper les grandes innovations de ces 15 dernières années.

J’en donnerai deux exemples, sur des technologies essentielles :

Les infrastructures Clouds Publics

Les Infrastructures IaaS, Infrastructures as a Service, sont arrivées en 2006 avec AWS, Amazon Web Services. Depuis, Microsoft avec Azure, Google avec GCP, Alibaba en Chine ont eux aussi investi massivement dans des infrastructures Clouds Publics.

Gartner MQ IaaS 8:2020Ces entreprises proposent aujourd’hui des solutions disponibles dans le monde entier, fiables, sécurisées, à des coûts raisonnables. Elles continuent à investir et à innover en ajoutant tous les ans des centaines de nouveaux services. Dès 2015, j’ai publié un billet sur ce thème pour expliquer que ces grands acteurs industriels du Cloud Public avaient gagné cette guerre.

Le  “Quadrant Magique” du Gartner Group publié en août 2020 sur l’IaaS est sans appel : les quatre entreprises que j’ai citées dominent le marché ; les deux anciens combattants, IBM et Oracle, sont relégués dans la catégorie des “acteurs de niche”.

Les solutions européennes ? Elles brillent par leur absence.

Les technologies de base de l’Intelligence Artificielle

Il y a deux ans, en janvier 2019, j’écrivais un billet au ton alarmiste sur les risques de retards irréversibles que prenait l’Europe dans le domaine de l’Intelligence Artificielle (IA).

AdS DPC AI China USA S 290881288Face au combat entre les deux géants du secteur, les États-Unis et la Chine, le nain européen restait inactif et se contentait de publier de “beaux rapports” sur le sujet. Je donnais 5 ans à l’Europe pour redresser la barre, si elle s’attaquait immédiatement à ce grand chantier.

Deux ans se sont écoulés depuis ce billet. Rien de sérieux n’a été fait pour mettre l’Europe en situation d’avoir un poids raisonnable dans les technologies de l’Intelligence Artificielle.

Conséquence : l’Intelligence Artificielle a rejoint le Cloud Public dans les combats perdus, de manière irréversible.

Une étude récente publiée par Oliver Wyman enfonce encore plus le clou.

Ce tableau compare les forces relatives des États-Unis, de la Chine et de l’Europe.

Digital scorecard - US vs China vs Europe

Les résultats sont édifiants : l’Europe est dernière dans tous les domaines sauf un, celui des talents humains. J’y reviendrai à la fin de ce billet ; c’est notre atout principal et le seul domaine où aucune de ces trois forces économiques n’a pris une avance irréversible.

AdS DPC regret vs change S 385947449On peut regretter ces erreurs majeures, oui. Ce n’est pas une raison pour ressasser ses échecs, regarder dans le rétroviseur, se déchaîner contre les grands méchants GAFAM, coupables d’avoir réussi là où l'Europe a échoué.

Quelle est la meilleure manière pour l’Europe de rater les opportunités numériques de demain ? Dépenser bêtement son énergie, ses ressources humaines et financières pour des causes perdues d’avance.

Je préfère regarder devant moi, imaginer ce qu’il est possible de faire d’innovant et d’utile pour la compétitivité de l’Europe au service du sauvetage de la planète.

Il y a deux axes d’actions possibles pour mettre le numérique au service de la planète :

● Promouvoir la Frugalité Numérique : faire en sorte que les infrastructures et les usages numériques aient le moins d’impacts négatifs possible sur la planète.

● Utiliser les innovations numériques pour rendre toutes les activités humaines plus économes en ressources matérielles et énergétiques.

Un double défi, auquel l’Europe peut donner des réponses positives, rapidement.

 

Frugalité numérique des entreprises, un sous ensemble des défis écologiques

Et si les entreprises européennes devenaient les meilleures élèves du monde dans leurs usages numériques respectueux de la planète ?

La Frugalité Numérique, que d’autres préfèrent nommer la Sobriété Numérique, est une démarche qui consiste à optimiser tous les composants du numérique pour qu’ils aient le minimum d’impacts sur la planète.

J’ai publié au début de l’année 2020 plusieurs billets sur le thème de la Frugalité Numérique.

Dans le premier de ces billets, j’avais identifié six domaines d’actions possibles.

J’ai depuis ajouté un septième domaine, celui de l’Informatique Industrielle des Objets (IIoT).

Frugalité Numérique - sept composants

Sans réécrire ces billets, je vais en rappeler les idées essentielles.

Les six premiers composants font partie des infrastructures numériques ; ce sont eux qui consomment des matières premières et de l’énergie.

● Centres de calculs

● Objets d’accès

● Informatique Industrielle des objets

● Réseaux

● Stockage de données

● Impression

Le septième composant, les usages numériques ne consomment pas directement des ressources ; ils mettent en œuvre des composants d’infrastructures qui eux consomment des ressources. Sans usages numériques, on n’aurait pas besoin d’infrastructures numériques !

Remarque importante : mes analyses sont centrées sur les infrastructures et les usages professionnels du numérique, domaine que je maîtrise raisonnablement bien.

Une grande partie des recommandations valables pour le monde professionnel sont transposables dans le grand public, mais pas toutes.

Quels sont les messages essentiels à retenir sur le thème de la Frugalité Numérique des entreprises ?

● Mener une Transformation Numérique forte peut aussi être très bon pour la Frugalité Numérique. Les solutions innovantes telles que le Cloud Public, les usages SaaS sont beaucoup plus économes en énergie que les solutions historiques.

● Trop d'idées dangereuses et fausses sont véhiculées par les médias et beaucoup de soi-disant spécialistes. Quelques exemples de ces fake news :

○ Envoyer un courriel consomme beaucoup d’énergie.

○ Il faut effacer la majorité de ces courriels.

○ La vidéoconférence en haute définition consomme beaucoup plus qu’en basse définition.

○ Les centres de calculs géants des grands acteurs du Cloud Public sont mauvais pour la planète.

Fake News frugatlité numérique

● Il est fondamental d’avoir un message positif, moderne sur le numérique. Les risques liés à un rejet des innovations numériques et à une tentation d’un retour en arrière restent élevés. Il faut prendre le temps d’expliquer, de démontrer, de rassurer pour que les collaborateurs de l’entreprise comprennent les apports positifs des solutions numériques innovantes sur la planète.

● Il reste encore beaucoup de travail à réaliser pour mieux comprendre toutes les dimensions de ces consommations et développer des indicateurs performants qui permettent aux entreprises de mesurer leurs usages et leurs progrès dans leur démarche de Frugalité Numérique.

● Sensibiliser toutes les personnes concernées reste une priorité :

○ Dirigeants.

○ Spécialistes du Numérique.

○ Collaborateurs.

● J’ai pu observer dans les entreprises où j’ai travaillé sur ces sujets une remarquable appétence pour le thème de la Frugalité Numérique. C’est une excellente nouvelle ; tous les collaborateurs comprennent rapidement les enjeux et sont prêts à faire évoluer leurs usages numériques pour réduire leurs impacts négatifs sur la planète.

En Europe, les entreprises et les citoyens sont très sensibilisés aux enjeux climatiques et prêts à agir pour réduire rapidement leurs impacts. Il devrait donc être raisonnablement facile de mettre en œuvre des politiques de Frugalité Numérique efficaces, rapidement.

Les plus grands dangers, je le répète, c’est de jouer sur des peurs ancestrales et de transmettre des informations fausses mais spectaculaires.

Expliquer, rationnellement, factuellement, quelles sont les actions à entreprendre pour réussir à devenir frugal, numériquement, c’est hélas plus compliqué que je ne le pensais au départ.

 

Le numérique, présent dans la majorité des activités humaines

Les usages numériques, professionnels ou personnels, n’existent que parce qu’ils participent à nos activités.

Quels secteurs prioritaires pour la planète ? Trois approches différentes

J’ai choisi de présenter trois analyses différentes des secteurs prioritaires d’action pour que notre planète reste habitable le plus longtemps possible :

● La vision des Nations Unies.

● La démarche de la Commission Européenne.

● Les recommandations de Bill Gates.

Il en existe sûrement d’autres, mais ces trois-là donnent suffisamment de pistes d’action, peut-être même un peu trop, si l’on souhaite être pragmatique et aller vite.

La vision des Nations Unies

Dans ce document, les Nations Unies définissent 17 objectifs pour garantir un développement durable de la planète

UN Sustainable 17 goals

Pauvreté, faim, éducation, santé… je ne vais pas analyser chacun de ces 17 objectifs. Ils sont tous importants et personne ne peut être contre ces améliorations universelles.

Comment éviter qu’ils ne restent des vœux pieux ? Comment gérer les priorités et les incompatibilités potentielles ? Pour prendre un exemple : croissance économique et consommation responsable, en même temps, c’est tout sauf simple.

La démarche de la Commission Européenne

Cover Mission Economy Mariana MazzucatoCette démarche a été très influencée par Mariana Mazzucato, économiste italo-américaine qui enseigne en Grande-Bretagne. Elle a écrit’un livre passionnant, “Mission Economy”, qui plaide pour un rôle beaucoup plus actif des États dans le monde de l’économie. Je vous encourage à lire cet ouvrage, qui nous oblige à nous poser beaucoup de questions. Que, en dernière de couverture, le Pape François fasse l’éloge d’une économiste de gauche, c’est un signal fort.

Je ne sais pas si les équipes du Président Macron ont lu ce livre, mais l’expression “Quoi qu’il en coûte” (Page 181) est l’une des idées clefs qu’elle défend pour répondre aux grands défis de l’humanité !

Elle a participé activement à la définition des missions retenues par la Commission Européenne.

L’exemple phare utilisé par Mariana Mazzucato pour promouvoir sa démarche est celui de la mission Apollo aux États-Unis, pour amener des équipages humains sur la Lune. Il a fallu moins de 10 années au gouvernement américain pour réussir cet exploit, entre les années 1963 et 1972.

Elle explique très bien, dans un long chapitre, comment le gouvernement américain a pris le leadership de ce projet, a mis de côté ses méthodes traditionnelles de gestion pour aller beaucoup plus vite et assumer l’essentiel des risques de cette mission.

En décembre 2019, lors de la présentation de son plan d’action, la Présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen, a clairement référencé le projet Apollo en disant :

“This is Europe's man in the moon moment”.

Man in the moon for Europe

Ce “Green Deal” a pour objectif de rendre l’Europe totalement neutre carbone en 2050, dans moins de 30 années.

EU five Key missions for climate controlCe plan d’action européen a choisi cinq secteurs prioritaires d’action, ce qui me paraît un nombre raisonnable :

● Lutter contre les changements climatiques.

● L’eau, dans toutes ses dimensions, océans, mers, terrestres…

● Des villes neutres climatiques et intelligentes.

● La lutte contre le cancer.

● La santé des sols et les aliments.

EU Challenges OceanChacun de ces grands projets a été décomposé en missions principales, qui sont à leur tour découpées en plans d’action. À titre d’illustration, ce schéma illustre ce que propose l’Union Européenne pour le grand projet “Océan propre” et la mission "Océan sans plastiques”.

Cette démarche, raisonnablement pragmatique, pourrait permettre de mettre en œuvre rapidement des actions concrètes.

C’est à ce niveau que l’on peut déterminer, cas par cas, comment le numérique peut apporter sa contribution à chaque projet.

Je n’ai pas regardé en détail tous ces projets, mais je suis persuadé qu’il y a plusieurs centaines de solutions numériques innovantes qui peuvent s’y rattacher.

Les recommandations de Bill Gates

Bill Gates + cover How to avoid a climate disasterLe récent livre de Bill Gates, “How to Avoid a Climate Disaster” propose des pistes d’action très pertinentes et j’encourage tout le monde à le lire. Il est bien écrit, facile à lire et très factuel, ce qui est important en ce moment.

Dans le sous-titre de ce livre, on peut lire : “ The solutions we have and the breakthroughs we need”. En clair, les solutions dont nous disposons aujourd’hui ne sont pas suffisantes pour répondre aux défis climatiques que doit affronter l’humanité. Ceci représente une excellente opportunité pour l’Europe : trouver les réponses de rupture que Bill Gates appelle de ses vœux.

Bill Gates part d’une hypothèse simple : il est indispensable de réduire les excès actuels d’émissions de gaz à effet de serre de 51 milliards de tonnes par an à zéro.

Ses analyses l'ont conduit à segmenter ces 51 milliards de tonnes en cinq grandes activités :

● Fabriquer (ciment, acier, plastique...).

● Se connecter (électricité).

● Agriculture (plantes, animaux).

● Se déplacer (avions, camions, navires marchands...).

● Rester au chaud ou au frais (chauffage, rafraîchir, climatisation...).

Dans le tableau ci-dessous, j’ai repris ses chiffres en ajoutant aux pourcentages les valeurs absolues.

Secteurs clefs émetteurs Greenhouse gas - Bill Gates

Je trouve cette classification très efficace ; elle permet de comprendre immédiatement où sont les grands gisements de progrès.

Green Premium

Bill Gates propose aussi de mesurer, pour toutes les activités, ce qu’il nomme le “Green Premium”, le surcoût qu’il faut payer pour remplacer une ressource carbonée par une qui ne l’est pas. C’est à mon avis un excellent outil de mesure, même s’il n’est pas toujours facile de le calculer.

Je vais prendre, à titre d’exemple les calculs de “Green Premium” pour les trois produits essentiels analysés dans le chapitre “fabriquer” :

● Plastique (Éthylène) : Green Premium compris entre 9% et 15%.

● Acier : Green Premium compris entre 16% et 29%.

● Ciment : Green Premium compris entre 75% et 140%. Par sa nature même, le ciment est l'un des matériaux les plus difficiles à fabriquer sans émettre beaucoup de CO2.

Les innovations, et les innovations numériques en priorité seront indispensables pour réduire ou éliminer les Green Premium. Plus ils sont élevés, plus les innovations seront nécessaires et rentables. Innover pour les activités avec des Green Premium élevés, c’est un bon critère pour établir des priorités d’action en Europe.

Un autre exemple est celui des viandes élaborées à partir de végétaux. Le Green Premium actuel de ces produits est de l’ordre de 80 à 90%. Il a beaucoup baissé au cours des 5 dernières années. De très nombreuses start-up travaillent sur ce thème. Remplacer tous les bovins par des végétaux pour produire de la “viande” est une piste très sérieuse.

L’autre option, encore expérimentale, est de créer directement de la viande à partir de cellules souches de viande. Le Green Premium de ces technologies est très élevé pour le moment, mais c’est aussi un domaine où de nombreuses innovations de rupture sont à l’étude.

Électricité décarbonée

C’est pour Bill Gates l’une des pistes les plus importantes et les plus urgentes.

En simplifiant à l'extrême son raisonnement :

● Pour les clients finaux, entreprises ou particuliers, la seule énergie à consommer est l’électricité.

● On peut d’ici à 2050 réussir à produire de l’électricité 100% décarbonée.

Sur ce dernier point, je vous conseille de consulter l’étude publiée en décembre 2020 par l’Université de Princeton, et ses… 345 pages. Cela fait beaucoup de bien de lire une véritable étude scientifique sur un sujet complexe, avec des tonnes de données et de graphiques, loin des discours extrémistes et non argumentés de trop de responsables politiques.

Princeton Net-Zero America 2050

Cette étude ne concerne que les États-Unis, mais les mêmes démarches peuvent être appliquées dans tous les continents, et en particulier en Europe.

Princeton Net Zero change in the mix of electricity sourcesJ’en ai extrait ce graphique qui montre comment les sources d’énergie pour créer de l’électricité doivent évoluer aux États-Unis pour, en même temps :

● Doubler leur consommation d’électricité d’ici à 2050.

● Obtenir que cette production d'électricité soit décarbonée à 100%.

L’Europe est beaucoup plus avancée que les États-Unis sur ce sujet de l’électricité propre, et la France en particulier avec le nucléaire, seule énergie décarbonée disponible en permanence, qu’il vente ou pas, qu’il y ait du soleil ou pas.

Une approche croisée : Commission Européenne + Bill Gates

Les propositions de la Commission Européenne sont intéressantes, la vision de Bill Gates aussi.

Il m’est venu l’idée de combiner les deux pour obtenir le tableau ci-dessous.

Vision Bill Gates vs Europe Climat

On obtient ainsi 25 cases correspondant à des actions possibles.

J’ai mis quelques étoiles où les correspondances sont évidentes. Il doit être possible d’imaginer des usages numériques innovants pour les 25 cases.

En résumé

Ce ne sont pas les domaines d’actions qui manquent pour lesquels il faut trouver des innovations fortes si l’on souhaite réduire les gaz à effet de serre avant l’année 2050. Il faudra choisir ses priorités avec soin.

Une fois de plus, Bill Gates fait une proposition pragmatique que je trouve pertinente : un projet qui n’a pas le potentiel de réduire d’au moins 1 milliard de tonnes les émissions de CO2 ne doit pas être prioritaire.

À nous de passer à l’action, en Europe, pour prendre la tête de ce mouvement.

 

S’appuyer sur les compétences numériques en Europe

AdS DPC woman with European flag S 263715196Dans la première partie de ce billet, j’ai fait référence à l’étude Oliver Wyman qui montre que le seul domaine dans lequel l’Europe n’est pas totalement dépassée par les États-Unis ou la Chine est celui des talents humains.

Il ne faut pas gaspiller la dernière cartouche qui nous reste !

Les atouts de l’Europe dans le domaine humain :

● Les volontés fortes des Européens de se mettre au service de la planète.

● Des formations scientifiques de haut niveau.

● Des compétences remarquables dans les sciences du numérique, et du logiciel en priorité.

● De nombreuses start-up numériques du logiciel qui sont nées au cours des 20 dernières années.

J’ai publié en 2020 un billet optimiste sur la qualité des solutions numériques disponibles en Europe.

En Europe, nous pouvons agir dans les deux dimensions que j’ai présentées dans ce billet :

● Frugalité Numérique.

● Innovations numériques au service de la planète.

Comment agir au mieux, rapidement, dans ces deux dimensions ?

 

Frugalité Numérique européenne

Je propose un plan d’action simple, concret, en deux étapes.

1 - Créer un référentiel permettant aux entreprises de mesurer leur Frugalité Numérique

C’est une première étape indispensable : fournir un référentiel sérieux, scientifique, permettant de mesurer la Frugalité Numérique dans les sept dimensions que j’ai proposées.

Il faudra faire un tri sévère dans l’arsenal des informations disponibles et des méthodes de mesure existantes pour arriver à un consensus fort sur ce sujet. Comme je l’ai indiqué au début de ce billet, le nombre d’informations fausses qui circulent sur ce sujet est très élevé, et l’Europe a besoin d’un référentiel basé sur des données fiables.

En étant réaliste, j’estime qu’il faudra environ 18 mois pour publier une première version de ce document de référence. L’objectif est de le diffuser avant la fin de l’année 2022.

2 - Utiliser ce référentiel pour récompenser les meilleures entreprises

AdS DPC Top 100 S 113263215On pourra ensuite organiser à partir de 2023 un concours annuel récompensant les 100 meilleures organisations européennes en matière de Frugalité Numérique.

J’imagine plusieurs catégories : grandes entreprises, secteur public, PME…

On peut récompenser celles qui ont obtenu les meilleures performances, mais aussi celles qui ont réalisé les progrès les plus rapides.

Si cette double action est un succès, on peut envisager de rendre obligatoire, à partir de 2025, un bilan Frugalité Numérique pour toutes les grandes organisations européennes, publiques et privées.

 

Innovations numériques européennes au service de la planète

Risques états bénéfices entreprisesDans son livre que j’ai cité, Mariana Mazzucato considère que l’un des dysfonctionnements actuels les plus graves de l’économie vient du fait que les États ne profitent pas des investissements qu’ils font dans les secteurs de pointe : “Les risques pour les États, les bénéfices pour les entreprises privées”. L’un des exemples emblématiques cité est celui de Tesla aux États-Unis : Le DoE, Département de l’Énergie a fourni un prêt garanti de 465 M$ mais ne gardait ses 3 millions d’actions que si le prêt n’était pas remboursé. Quand on sait que le cours de l’action de Tesla a depuis été multiplié par 10, on ne peut pas dire que l'État ait fait une excellente affaire ! Au cours actuel, ces 3 M d’actions valent plus de 2 milliards de dollars.

Je trouve donc très pertinente la proposition faite fin mars 2021 par 35 licornes européennes.

AdS DPC smartphone with plant SS 200026499Elles demandent à la  Commission Européenne la création d’un fonds d’investissement souverain européen doté de 100 milliards d’euros de capital pour éviter que les entreprises innovantes qui naissent en Europe ne soient rapidement rachetées par des acteurs venant des États-Unis ou de Chine. On parle bien d’investissements dans les entreprises innovantes, pas de prêt. La dimension “économie verte” est très présente dans cette proposition.

Dans quels secteurs du numérique investir en Europe

C’est la question essentielle : l’Europe a les talents numériques ; comment les utiliser au mieux.

Ma position sur ce thème est très claire, depuis plusieurs années. Il faut privilégier les usages numériques innovants. Oui, cela veut dire abandonner des secteurs clefs comme les infrastructures IaaS ou les outils de base de l’Intelligence Artificielle pour lesquels les retards pris sont tels qu’il n’est plus possible pour l’Europe de revenir dans la compétition mondiale.

C’est en conjuguant les talents européens et les infrastructures américaines que l’Europe pourra construire des usages numériques compétitifs au niveau mondial.

Ce schéma simple, simpliste diront certains, résume ma position.

Develop Europe + Infra US = Usages monde

Cette position, positive, pragmatique, tournée vers l’avenir est, sera fortement contestée par une grande partie de la classe politique et des professionnels du numérique en Europe et en France.

Un article, publié le 3 avril 2021 dans le journal “Le Parisien” illustre très bien cet obscurantisme numérique nationaliste. Une professeure d’université en sciences de gestion, Johanna Habib, s’en prend à Doctolib, éditeur d’une solution SaaS bien connue qui facilite la prise de rendez-vous médicaux. Elle a un double défaut, je cite :

“C’est un outil qui a su devenir incontournable, pour les patients comme pour les professionnels de santé.”  Quel scandale ! Une application numérique qui a réussi à s’imposer toute seule, grâce à ses qualités et son ergonomie.

Avec Doctolib, on a un vrai problème de souveraineté…”. Faux ! Comme le montre ce graphique, l’immense majorité des investisseurs dans Doctolib sont français.

Investisseurs Doctolib

● Autre scandale : L’application Doctolib est hébergée par AWS, Amazon Web Services, dans ses serveurs… européens. L’héberger chez OVH à Strasbourg, cela aurait été une bien meilleure idée...

Ce dont l’Europe a besoin, et très vite, c’est de dizaines et de dizaines d’éditeurs SaaS à succès comme Doctolib, pas de discours négatifs de personnes dont les compétences en numérique sont proches du zéro absolu.

Se pose alors une deuxième question : dans quels domaines d’usages numériques l’Europe doit-elle investir en priorité ?

Je propose de repartir du tableau que j’ai construit, qui croise les visions de la Commission Européenne et de Bill Gates, avec ces 25 cases.

Europe investissement 100 B €Avec le fonds d’investissement souverain de 100 milliards d’euros, l’Europe peut investir dans 3 à 10 projets numériques innovants dans chaque case. On parle bien d’investissement, pas de financement.

Je suis persuadé que nous avons suffisamment de talents numériques et d’entrepreneurs pour qu’une centaine de projets numériques ambitieux correspondant à ces 25 cases soit proposée au fonds d’investissement souverain dans les 2 à 3 années qui viennent.

La démarche que je propose a de nombreux avantages :

● Elle mobilisera beaucoup de talents numériques européens prêts à s’investir pour la planète.

● Sur les 100 projets financés, une petite moitié pourrait donner naissance à des licornes européennes.

● Ces solutions numériques européennes au service de la planète pourront être déployées dans le monde entier.

● L’Europe devrait rentabiliser son investissement de 100 milliards d’euros. C’est tout sauf un crime que d’être capable de gagner de l’argent pour une bonne cause.

 

Résumé

AdS DPC Enthousiam - Success S 316495497L’Europe n’a pas perdu toutes les batailles du numérique. Il lui reste quelques cartes importantes à jouer, dans le domaine des usages.

Le temps est compté. Il faut agir vite, très vite en faisant preuve d’agilité, en prenant des décisions rapides et en assumant des risques d’échecs importants.

Mettre les talents européens au travail pour construire des solutions numériques qui aideront le monde entier à répondre aux défis du changement climatique qui nous menace, difficile d’imaginer un projet plus enthousiasmant pour motiver la majorité des citoyens européens.


Et si notre monde était devenu incapable de s’adapter à l’innovation ? Première partie

 

AdS DPC Ball Optimism Pessimism S 321005567Poser cette question, en 2021, pourquoi ?

Non, ce n’est pas lié à la pandémie COVID-19. C’est une réflexion beaucoup plus large sur les impacts de l’accroissement vertigineux de la vitesse d’évolution des innovations, le monde du numérique étant le plus en pointe.

Depuis des années, dans ce blog, je fais preuve d’un grand optimisme sur les apports positifs des nouvelles technologies numériques.

Aujourd’hui, le doute pointe le bout de son nez : et si notre monde, dépassé par la vitesse de ces évolutions, se rebellait, avec le sentiment que tout va trop vite, et décidait qu’il n’est plus capable de suivre ?

(La longueur exceptionnelle de ce billet m’a amené à le couper en deux parties, qui sont publiées simultanément.)

 

Les trois âges de croissance de l'innovation

Je prends le risque d’une simplification très forte de l’histoire de l’innovation, mais elle me semble nécessaire pour comprendre ce qui se peut se passer dans notre monde au cours des dix prochaines années. Les dates choisies sont indicatives de moments d’inflexion, pas des dates précises.

Trois ages innovation plat linéaire exponentiel

Comme le montre ce schéma, j’ai identifié trois périodes dans l’histoire des innovations :

● Une très longue période pendant laquelle les innovations ont été peu nombreuses, très lentes, jusqu’en 1850.

● Une période d’un peu plus de 150 années, théâtre d’une évolution rapide, mais linéaire, de ces innovations.

● Depuis une dizaine d’années, un basculement vers une évolution exponentielle de ces évolutions.

Steven Pinker Enlightenment nowLa lecture d’un livre passionnant, "Enlightenment Now”, écrit par Steven Pinker, m’a beaucoup aidé dans mes réflexions. Je suis en bonne compagnie pour vous le recommander : c’est le nouveau livre favori de tous les temps de.. Bill Gates.

Il existe aussi en français sous le titre : Le triomphe des lumières.

Je vais m’appuyer sur cet ouvrage pour illustrer en priorité la période 1850 - 2010, correspondant à ce que je nomme la croissance linéaire de l’innovation.

 

L’ancien monde, avant le milieu du XIX siècle

C’était mieux, avant ! Qui n’a pas entendu cette phrase des nostalgiques du passé, de plus en plus nombreux, et on y reviendra.

Réponse : non, non et non !

Vous auriez aimé vivre dans un monde où :

● L'espérance de vie à la naissance était de 31 ans.

● 35% des enfants mourraient avant 5 ans.

● La famine tuait entre 200 M et 1 200 M de personnes par an dans le monde.

● 90% des personnes vivaient en état d'extrême pauvreté.

● …

Steven Pinker life expectancy

Moi ? Non merci !

Ces indicateurs sont restés très stables pendant des millénaires. Il y avait aussi des périodes de grandes catastrophes, épidémies, bouleversements climatiques et famines, qui faisaient baisser brutalement ces chiffres.

Quelques exemples de ces grandes catastrophes :

● Années 974 - 975 : grands froids et famines en France : ⅓ de la population disparaît.

● Années 1648 + : en Pologne, ⅓ de la population meurt à la suite d'inondations, de famine et de peste.

● Années 1769+ : au Bengale, la famine tue 15 millions de personnes, soit encore une fois ⅓ de la population.

Cet article de Wikipedia liste plus de 100 grandes famines avant l’année 1850. D’autres se sont produites ensuite, mais avec des nombres de morts de plus en plus faibles.

Autre exemple : en 1347, la grande peste a déferlé sur l’Europe ; sa population est passée de 85 millions de personnes à 60 millions, une baisse d’environ 25%.

Population Europe Peste 1347

Le monde d’avant 1850, un monde idyllique ? A vous de juger...

 

Croissance linéaire de l’innovation : des résultats remarquables

Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, l’homme a acquis la maîtrise des énergies, principalement fossiles, charbon puis pétrole et gaz. Ces énergies ont été la base de la première révolution industrielle.

En un peu plus de 150 ans, une durée ridiculement courte à l'échelle de l’histoire de l’humanité, le monde est devenu plus riche, plus sain, plus libre, plus éduqué.

Des dizaines d’indicateurs confirment ces évolutions très rapides ; pour ne pas surcharger ce billet déjà long, j’en ai choisi un tout petit nombre :

● Le pourcentage d’enfants qui meurent avant 5 ans a baissé dans toutes les régions du monde, à des rythmes différents. Il est aujourd’hui proche de zéro dans la grande majorité des pays.

Steven Pinker Children death

● En 1900, les femmes pouvaient voter dans 1 seul pays, l’Australie. Aujourd’hui, il reste un seul pays où elles ne peuvent pas voter ! Non, ce n’est pas l’Arabie Saoudite qui a accordé un droit de vote, réduit, aux femmes en 2015. Il s’agit du...Vatican !

● Au début du XIXème siècle, 12% des personnes savaient lire et écrire. Ce chiffre est monté à 83% en 2010. Oui, il reste quand même plus d’un milliard d’analphabétes dans le monde, mais c’est un sacré progrès !

Le site “ourworldindata” est une remarquable source de données fiables sur des milliers de sujets. Vous pouvez construire vous-même des graphiques comme celui que j’ai réalisé sur les équipements des foyers américains sur un siècle, entre 1860 et 1955. L’eau courante, les toilettes ou l'électricité étaient encore des raretés en 1900.

Equipement foyers américains 1860-1955

Monument Jacquard ChomageCette première révolution industrielle n’a pas été acceptée facilement par tout le monde. Le français Joseph Marie Charles dit Jacquard invente le métier à tisser piloté par une carte perforée avec 80 colonnes. Il a failli être jeté dans le Rhône par des ouvriers inquiets pour leur avenir. Tous les pays, tous les secteurs économiques qui s’industrialisaient ont connu des révoltes de ce type. Elles n’ont jamais atteint des proportions majeures ni remis en cause ces industrialisations.

L’informatique a décollé dans les entreprises vers les années 1960, avec l’arrivée des premiers ordinateurs universels, dont l’IBM 360 a été un exemple important.

L’informatique domestique a pris son envol vers les années 1990, avec l’arrivée des premiers PCs et du Web.

Pendant 30 années, les entreprises étaient en avance sur le grand public dans les usages des solutions numériques. Depuis 2000, les courbes se sont croisées et l’innovation numérique se déploie plus vite chez les particuliers. Je reviendrai sur ce basculement ultérieurement.

A la fin de l’année 2020, il y avait environ 5 milliards d’internautes dans le monde

Nombre d'internautes 12:2020 Internetworldstats

Ce deuxième graphique montre la croissance du nombre d’internautes entre 1990 et 2015.

Nombre internautes 1990 - 2015

On constate que cette croissance est forte, mais reste… linéaire ! Nous sommes en face d’un nombre fini d’utilisateurs potentiels, et il reste encore, trente ans après les débuts du Web, un gros tiers de la population mondiale qui n’a pas accès à Internet.

Pendant ces 50 premières années de croissance linéaire des innovations informatiques, il y a eu très peu de “révoltes” contre ces technologies. Au contraire, l’acceptabilité des PC, des réseaux rapides, d’Internet, du e-commerce a été forte, dans tous les pays, dans toutes les tranches d’âge, avec des vitesses différentes.

Les réactions anti informatiques sont restées très limitées. Cela fera sourire les plus jeunes, mais on a sérieusement discuté en France d’une “prime clavier” pour les personnes qui, pour la première fois, devaient utiliser un terminal ou un ordinateur.

Les reproches, et il y en avait, venaient en priorité des pays et des personnes qui pour des raisons techniques ou financières n’avaient pas accès à ces outils numériques. On se plaignait des déserts numériques, des zones blanches ou du manque d’équipements numériques dans le monde éducatif.

 

La croissance exponentielle de l’innovation s’installe

Depuis une dizaine d’années, la croissance exponentielle de l’innovation s'est imposée dans tous les domaines et en particulier dans le numérique. Cette croissance exponentielle existait déjà dans quelques catégories : la célèbre prévision de Gordon Moore d’Intel sur le doublement du nombre de transistors dans les circuits électroniques date de 1970.

J’ai fait le choix pour illustrer cette “exponentialisation” des performances de choisir quelques secteurs différents. J’aurai pu ajouter des dizaines d’autres exemples.

Puissance de calcul dans l’Intelligence artificielle. Ce graphique est un peu la “loi de Moore” dans l’IA, mais beaucoup plus rapide. La puissance de calcul a été multipliée par 300 000 entre 2012 et 2018.

Exponential growth IA

Réduction du coût par Watt des panneaux solaires. Il n’y a pas que le numérique qui fait des progrès exponentiels. Le coût par Watt a été divisé par 400 entre 1975 et 2019.

Réduction exponentielle coût panneau solaire

Croissance des flux de données sur réseaux mobiles. On retrouve aussi ces croissances exponentielles dans les usages numériques. Le taux de croissance des flux numériques mobiles est de l’ordre de 60% par an.

Croissance flux données mobiles

L’exponentiel, c’est démodé, vive le double exponentiel. Dans le monde du calcul quantique, le responsable des travaux quantiques chez Google, Hartmut Neven, a proposé une nouvelle loi qui porte son nom et qui prévoit que la puissance des ordinateurs quantiques va suivre une loi “double exponentielle”. Le tableau ci-dessous compare une croissance exponentielle et double exponentielle. Les chiffres parlent d’eux-mêmes !

Sur une puissance de 5 :

● Exponentielle = 32.

● Double exponentielle = 4 milliards ( 4 294 967 296 pour être plus précis).

Double exponentielle

Il serait fastidieux d’afficher d’autres courbes exponentielles dans d’autres domaines.

Le message est clair : nous sommes vraiment entrés dans une période de croissance exponentielle des innovations et rien ne permet de dire qu’elle va s’arrêter, au contraire, comme le montre l’arrivée de croissances double exponentielles.

 

Le monde peut-il s’adapter à cette croissance exponentielle ?

Avant de continuer la lecture de ce billet, prenez quelques minutes pour répondre aux sept questions sur votre perception de l’avenir du monde que vous trouverez sur le site Gapminder.

GapMinder Website quiz

Pour que ce test soit utile, soyez “honnête”, avec les réponses que vous feriez à un ami vous posant ces questions pendant des échanges sur l’état actuel du monde.

Vous serez probablement surpris de votre faible pourcentage de bonnes réponses et de voir dans quel sens vous vous êtes trompé.

Couverture livre FactfulnessCe site GapMinder est une autre source remarquable de données sur les évolutions du monde. Il est géré par la famille Rosling, Ola et Anna, enfants du fondateur Hans, décédé récemment.

Les Rosling ont écrit un livre exceptionnel, Factfulness, disponible en français et en anglais, qui vous fera un bien fou. Je vous laisse découvrir pourquoi.

Cela fait longtemps que je me pose des questions sur les liens entre les technologies numériques et le monde. J’ai pris le temps de lire de nombreux livres qui abordent ces thèmes. Ils ne sont pas tous intéressants ; je vais citer quelques-uns de ceux qui m’ont le plus aidé.

Dans “Thank You for being late”, Thomas Friedman est l’un des premiers à se poser la question de la capacité de l’humanité à s’adapter à la croissance exponentielle de la performance des technologies.

J’en ai extrait ce graphique. Il n’y a pas de date sur le point de croisement entre la courbe exponentielle de la technologie et la capacité d’adaptation de l’humanité, qui est beaucoup plus linéaire.

Thomas Friedman : thanks for being late

J’y ai rajouté quatre composants essentiels, car ils ont des vitesses d'adaptation très différentes.

Les particuliers. Depuis les années 2000, c'est au niveau des personnes que les capacités d’adaptation sont les plus rapides. On le constate tous les jours depuis une vingtaine d’années. Smartphones, réseaux sociaux, photos numériques… Ces innovations sont adoptées très vite, en particulier par les plus jeunes. TikTok, l’outil chinois de création et partage de courtes vidéos sur smartphones en est l’exemple le plus récent. Ce graphique montre que la croissance TikTok aux USA est plus rapide que celle des solutions de Facebook.

Tik tok growth compared to Facebook solutions

Les entreprises. Elles arrivent en deuxième position dans leur capacité à adopter les nouvelles technologies numériques. Il y a de très grands écarts de vitesses selon les entreprises, et l’un de mes métiers de base reste l’accélération de cette adaptation. Les solutions clouds publics et SaaS existent depuis plus de 15 ans. Elles restent encore interdites dans de trop nombreuses entreprises, avec des alibis bien connus tels que la sécurité et la confidentialité.

AdS DPC Digital Servives Act S 396764206Les lois. Là, cela devient grave ! Le retard entre la banalisation des usages numériques dans le grand public et les entreprises et les lois censées les réguler s'accroît tous les jours. Les jeunes leaders du numérique comme Google et Facebook ont pris des positions dominantes dans le monde entier et on parle beaucoup de les contrôler, de les réguler. Dans la pratique, les lois historiques sont inopérantes et les nouvelles lois sont à inventer. En Europe, en décembre 2020, deux séries de recommandations ont été annoncées : DSA, Digital Service Act et DMA, Digital Market Act. Leurs contenus, leurs dates de mise en opération ? Personne ne les connaît encore avec précision.

Les états. Que ce soit au niveau d’un état ou d’une association comme l’Union Européenne, les temps de réponse sont incompatibles avec la croissance exponentielle des performances. Ils sont presque tous en retard d’une, deux ou trois générations vis-à-vis des solutions numériques. La dimension mondiale native des solutions proposées par Google, Facebook, Amazon et autres Alibaba est en totale opposition avec les approches territoriales des États. Sera-t-il possible, un jour, de réconcilier les deux ? Rien n’est moins certain.

Comme l’a montré Thomas Friedman, ces décalages sont restés acceptables tant que l’humanité avait le sentiment qu’elle pouvait les dominer.

Que va-t'il se passer maintenant que la croissance exponentielle de l’innovation technologique dépasse la capacité des personnes, des entreprises, des lois et des états à s’adapter ?

La deuxième partie de cette analyse sera consacrée aux réactions possibles face à ces croissances exponentielles des innovations.


Travailleurs en première ligne, nouvelle priorité de toute Transformation Numérique

 

Blog FLW Image livre siège terrainDès 2018, dans le livre “Dirigeants, Acteurs de la Transformation Numérique” que j’ai écrit avec Dominique Mockly, P-DG de Teréga, nous avions mis en évidence le rôle clef des acteurs du terrain, comme le montre ce schéma extrait ce livre.(Il est maintenant disponible, en version papier et Kindle).

L’expression qui s’impose aujourd’hui pour parler de ces acteurs du terrain est FrontLine Workers, travailleurs en première ligne (FLW). J’utiliserai souvent cette abréviation dans ce billet. Je rencontre aussi les mots “FirstLine Workers” ; dans la suite de ce texte, je considère qu’elles sont similaires et définissent les mêmes populations.

Je pronostique que 2021 sera une année de rupture dans l’équipement numérique de ces FLW. Toutes les entreprises qui emploient un fort pourcentage de FLW vont basculer une part majeure de leurs budgets informatiques ou numériques pour que ces FLW ne soient plus les parents pauvres de la Transformation Numérique.

 

FLW : largement majoritaire en nombre parmi les travailleurs

La COVID-19 a brutalement mis en évidence que le monde entier dépendait, pour son fonctionnement, pour sa survie, des travailleurs en première ligne.

Transporteurs, magasiniers, agents d’entrepôts, agriculteurs, installateurs, mécaniciens, infirmiers, policiers, pompiers, facteurs… La liste est longue de tous ces métiers qui permettent à sept milliards de personnes de se nourrir, se déplacer, se soigner ou maintenir en fonctionnement ces milliards d’objets que nous utilisons quotidiennement.

Estimation nombre de FLWCombien sont-ils ? Peu de personnes savent répondre à cette question.

L’enquête dont est extrait le graphique ci-dessous a été faite auprès de DSI en septembre 2020. Leur réponse était voisine de 50% pour les cols blancs et 50% pour les FLW, des chiffres très loin de la réalité.

80% Workers are FLW or 2 7 BUne remarquable étude réalisée par Emergence en 2018 montre que les FLW représentent… 80% des travailleurs dans le monde ! Oui, vous avez bien lu, les cols blancs ne représentent que 20% des effectifs dans les entreprises.

Les FLW représentent environ 2,7 milliards de personnes. Il faut rester prudent face à ces chiffres et les considérer comme une raisonnable évaluation de la réalité.

3 out of 4 workers are FLWUne autre étude dont je donne ici l’un des résultats annonce des chiffres voisins : les FLW représentent 75% de la population et sont au nombre de 2,5 milliards.

Les écarts entre les mesures de ces deux études sont faibles ; ils confirment l’essentiel :

● Les FrontLine Workers sont très majoritaires, entre 75% et 80% des actifs.

● Ils sont très nombreux : plus de 2,5 milliards de personnes.

 

FLW, les oubliés de la Transformation Numérique

01 net  les deskless  les oubliés du SICe thème des oubliés de l’informatique, j’en parle depuis… longtemps. Avant de démarrer mon blog en 2006, j’avais eu l’honneur d’écrire de nombreuses rubriques dans l’un des plus anciens et prestigieux journaux informatiques, 01 Informatique. J’ai retrouvé un texte, publié en 2004, dont le titre était : “Les “deskless”, les oubliés du SI ?.

Depuis 2004, la situation n’a pas changé, je pense même qu’elle a empiré. Les entreprises ont massivement investi pour équiper les cols blancs de solutions informatiques de plus en plus complexes, de plus en plus chères, de plus en plus puissantes.

Une étude, publiée par la revue Forbes, réalisée par Microsoft contient des informations intéressantes sur ce décalage entre cols blancs et FLW.

Microsoft Proportion of Frontline Workers Digitally connectedJ’en ai extrait quelques graphiques, et je vous conseille de la lire dans son intégralité.

Près de 50% des FLW ne sont pas connectés au SI de leur entreprise ! Difficile d’utiliser des applications informatiques si l’on n’est pas connecté…

FLW écart entre souhaits et réalités● Le décalage entre ce que “souhaitent” les dirigeants interrogés et la réalité est très grand :

  • Partager l’information avec les FLW : souhaité par 81% des dirigeants, une réalité dans 29% des cas.
  • Donner de l’autonomie aux FLW : souhaité par 81% des dirigeants, une réalité dans 22% des cas.

Ces quelques exemples suffisent pour vous rappeler une réalité que vous rencontrez dans vos entreprises :

les FLW sont aujourd’hui les grands oubliés de la Transformation Numérique.

 

FLW, des attentes numériques très différentes de celles des cols blancs

Vous avez déjà rencontré un travailleur en première ligne qui adore remplir des formulaires ? Moi, jamais !

Tous, absolument tous, se plaignent du temps perdu à faire de la “paperasse” !

Il faut comprendre, accepter que le numérique n’est pas leur métier, et que moins ils y passent du temps, plus ils sont heureux.

Difficultés FLW Dans l’étude sur les FLW, réalisée à la demande de Google, la liste de leurs principales difficultés se concentre sur deux thèmes, comme le montre la liste ci-dessous :

● La difficulté d’accès à l’information pertinente pour faire leur métier.

● Les piètres performances des outils techniques mis à leur disposition.

C’est pour moi un signal encourageant : pour répondre aux attentes universelles des FLW, les priorités sont connues :

● Leur fournir des outils simples et fiables. Les tablettes et smartphones du marché, durcis si nécessaire, répondent bien à cette demande.

● Leur permettre d’accéder, sur le terrain, immédiatement, aux seules informations dont ils ont besoin.

AdS DPC Forget Everything S 227002110Amis DSI et spécialistes des solutions numériques que vous avez déployées depuis des dizaines d’années pour les cols blancs, oubliez tout ce que vous savez sur la meilleure manière de répondre aux attentes de ces cols blancs si vous souhaitez réussir avec les FLW !

ERP intégrés, écrans de 15 pouces avec surabondance d’informations, tableaux Excel avec des dizaines de lignes et de colonnes… rien de cela ne fonctionnera avec les FLW.

Comment construire des solutions numériques qui répondent aux attentes des FLW ?

Je vous propose quelques pistes de réflexion et d’action :

● Commencez par aller sur le terrain, faites le travail avec ces FLW, vivez leur quotidien pour comprendre la réalité de leurs besoins. Je parle d’expérience : la manière dont le travail est fait sur le terrain ne correspond jamais à ce que les cols blancs du siège imaginent être les meilleures pratiques.

● Construisez des applications spécifiques, cas par cas, qui collent aux attentes de chaque famille de FLW. Dans une usine, l’opérateur sur une chaîne de production, le cariste, le magasinier, la personne qui réceptionne les livraisons… tous ont besoin d’une application spécifique, construire pour répondre à leurs attentes, et seulement à leurs attentes.

AdS DPC Low code S 251719607● Utilisez en priorité les nouveaux outils Clouds No-Code et Low-Code pour construire, en quelques jours ou semaines, ces applications spécialisées.

● Utilisez les solutions informatiques existantes, construites pour les cols blancs, comme des sources d’information pour ces applications spécialisées. Ne mettez jamais un SAP ou un Oracle Applications entre les mains d’un FLW !

Un dernier point, et c’est probablement le plus important : vous aurez en face de vous des clients très reconnaissants qu’on s’intéresse à eux, enfin.

 

Solutions numériques pour les FLW : quels potentiels ?

Gartner worldwide IT spending 2019 - 2021Le Gartner Group a publié, début 2020, juste avant la crise liée à la COVID-19, ses prévisions de dépenses informatiques mondiales pour 2019, 2020 et 2021.

Pour 2020, je retiens deux chiffres :

● Dépenses totales : 3 865 $B.

● Dépenses liées aux logiciels d’entreprise : 503 $B.

Ce même Gartner regarde de plus en plus vers les FLW ; depuis 2019, il publie une courbe du “hype” sur les technologies dédiées aux FLW.

Gartner on FLWDans son édition 2020, une phrase a retenu mon attention : “Gartner prévoit que jusqu’à 70% des investissements des cinq prochaines années dans les mobiles et solutions d’accès seront consacrées aux FLW”.

Growth in IT investments for frontline by sectors 2Dans l’étude réalisée par Emergence citée plus haut, leur recherche montre que tous les secteurs où l’on trouve la majorité des FLW prévoient d’augmenter leurs investissements de 50% à 100% vers ces FLW.

FLW - Nombre et budgets IT 2020 2025J’ai préparé ce graphique pour mettre en évidence les potentiels majeurs de croissance des outils numériques qui ciblent les FLW :

● Pourcentage de population : 20% cols blancs, 80% FLW.

● Budgets informatiques en 2020 : 80% pour les cols blancs, 20% pour les FLW.

● Une estimation de la répartition de ces budgets informatiques en 2025 si on s’occupe sérieusement des FLW : 35% pour les FLW, 65% pour les cols blancs.

Si ces ordres de grandeur se vérifient, les budgets informatiques pour les FLW vont croître de 600 $B en 5 ans.

Dans le domaine des logiciels, si l’on garde comme référence les mêmes pourcentages :

Dépenses en logiciels FLW en 2020 : 20% de 500 B$ = 100 B$.

Dépenses en logiciels FLW en 2025 : doublement soit 200 B$, un accroissement de 100 $B.

Baselines WIzyEMM & WIzyVisionVous comprendrez mieux pourquoi, dans mon activité d’éditeur de logiciel SaaS avec Wizy.io, nous avons décidé de cibler en priorité nos offres sur… les FLW !

● La “baseline” de WizyEMM, gestionnaire de terminaux Android : “ Frontline Android Devices Management”.

● La “baseline” de WizyVision : ” Images power Frontline Work”

Venture underfunding FLWTout reste à faire dans ce domaine des logiciels pour FLW. Ce graphique montre que les VC, Ventures Capitalists, n’ont consacré que 1% de leurs investissements à des solutions FLW.

Wizy.io prévoit de lancer une levée de fonds dans les semaines qui viennent. N'hésitez pas à nous contacter si vous êtes un Business Angel ou un fonds d'investissement prêt à nous accompagner dans notre croissance sur un marché presque vierge, en très forte croissance !

 

Des bénéfices pour les FLW et pour les entreprises, en même temps

FLW a deux définitions possibles :

● FrontLine Workers, les collaborateurs en première ligne.

● FrontLine Work, les processus de l’entreprise pour lesquels ces collaborateurs ont un rôle dominant.

Ce qui est passionnant et positif, c’est que l’on peut, en même temps, améliorer en profondeur les processus de l’entreprise tout en proposant des modes de travail plus intéressants aux collaborateurs en première ligne.

Je vais l’illustrer par un exemple réel, construit avec la solution WizyVision dont j’ai parlé plus haut.

Un technicien d’entretien doit assurer la maintenance ou la réparation d’une machine.

Exemple usage FLW mesure1 - Avec son smartphone ou sa tablette, il prend une photo de la machine, qui est transmise au SI de l’entreprise.

2 - A l’aide de fonctions d’Intelligence Artificielle et de Machine Learning, le SI identifie la machine, trouve toutes les données pertinentes et remplit automatiquement la fiche de travaux. On élimine des saisies manuelles, sources d’erreurs et de pertes de temps.

3 - Quand l’opération est terminée, le technicien saisit les seules données nouvelles liées à son intervention, qui mettent à jour immédiatement le SI de l’entreprise. Ces données sont disponibles pour toute personne qui en aurait besoin, col blanc ou FLW.

Vous connaissez beaucoup de techniciens d’entretien qui adorent remplir des formulaires papier ou sur leur smartphone, surtout s’ils sont sur le terrain et que la météo est mauvaise ?

Vous connaissez beaucoup d’entreprises qui trouvent intelligent de ressaisir ou de contrôler en central des données prises sur le terrain ?

FL work et FL Worker Win WInCette dimension “gagnant gagnant”, entreprise et collaborateur, on va la retrouver dans des centaines de cas d’usages, chaque fois que l’on prendra la peine de répondre avec des solutions numériques adaptées à la réalité des besoins des travailleurs en première ligne.

 

Synthèse

80% des travailleurs sont des Frontline Workers ; ils ont été jusqu’à présent les grands oubliés de l’informatique et du numérique.

AdS DPC Frontline Workers S 338869676

Investir pour les FLW apporte des bénéfices rapides et démontrables pour les entreprises, tout en améliorant la qualité de vie de ces FLW.

Les outils pour construire les solutions numériques dont ont besoin les FLW sont disponibles, immédiatement.

Faire de 2021 l’année des travailleurs en première ligne, voilà un bel objectif pour votre Transformation Numérique.


GAIA-X : chronique d’un échec inéluctable

 

Le projet GAIA-X  berceau écosystème européen J’ai hésité, quelques minutes, avant d’entreprendre la rédaction de ce billet.

Pourquoi ? J’ai personnellement plus à y perdre qu’à y gagner. Je vais me mettre à dos une grande partie de “l’Establishment” numérique français, des partisans à tout prix d’une souveraineté numérique française ou européenne.

GAIA-X est un projet allemand, que la France a rejoint en mai 2020. Son objectif : “créer une infrastructure de données en forme de réseau, berceau d’un écosystème européen vital”.

Cela vous paraît obscur ? À moi aussi ! En langage plus simple, c’est une nouvelle tentative de créer un “Cloud Souverain” européen.

GAIA-X Bruno LeMaire et AlmaierBruno Lemaire et Peter Altmaier, ministres de l’Économie de la France et de l’Allemagne, ont participé jeudi 4 juin à l’annonce commune de leur soutien au projet GAIA-X.

Dans ce long billet je vais, posément, calmement, rationnellement, expliquer pourquoi la meilleure chose qui puisse arriver pour l’Europe et que GAIA-X meure, et le plus vite possible.

 

Pourquoi je pousse ce coup de gueule

Pour ceux qui ne connaissent pas :

● Ingénieur de formation : Supélec.

● “Quelques” années d’expérience dans l’informatique et le numérique.

● Entrepreneur : première société, Bureautique SA, en 1980, Wizy.io aujourd’hui.

● Passionné par les innovations numériques et leurs potentiels dans les organisations.

● Enseignant, animateur de séminaires pour aider un maximum de personnes à comprendre où va le numérique et mieux orienter leurs carrières.

● Incorrigible “optimiste numérique” : tout reste à inventer, à mettre en œuvre.

● Veille technologique active : deux heures par jour, en moyenne.

● Persuadé que le numérique est un grand allié de la planète et que l’on peut simultanément mener des actions de Transformation et de Frugalité Numérique.

● Européen convaincu, mais pas nationaliste.

Je regarde toute annonce de nouveau service ou de nouveau produit avec un a priori positif, essayant d’imaginer quels usages innovants peuvent en être obtenus.

C’est ce que j’ai fait en étudiant les documents techniques publiés par GAIA-X, et j’y reviendrai plus loin.

Depuis l’année 2006, et comme co-fondateur de Revevol, la première société de services Cloud en Europe, j’ai suivi toutes les évolutions des solutions Cloud Computing.

J’ai vite compris les potentiels majeurs des solutions d’infrastructures Clouds Publics et des applications SaaS, Software as a Service. J’ai alerté des décideurs politiques et des DSI sur l’urgence d’agir pour ne pas rater ce virage technologique majeur. Ce billet présentait les potentiels d’AWS dès 2008, un an après sa création.

Louis Naugès et Werner Vogels mars 2010 Cigref copieCela n’a pas toujours été facile ; j’ai essuyé un échec cuisant en mars 2010. J’avais invité Werner Vogels, le CTO d’AWS, à venir parler des potentiels des solutions IaaS, Infrastructure as a Service, devant les membres du CIGREF, Club Informatique des Grandes Entreprises Françaises, qui regroupe 150 entreprises et plusieurs milliers de membres. AWS avait créé en 2007 ce marché IaaS et je pensais important que les plus grandes entreprises françaises puissent avoir, 4 ans après, une présentation de haut niveau par le meilleur expert mondial du moment.

À ma grande surprise, à ma grande honte, j’ai découvert qu’il n’y avait dans la salle que… 3 entreprises présentes ! 3 sur 150 !

Thomas Kurian CIGREF 202010 ans plus tard, et 10 ans dans le monde du numérique, c’est une éternité, les membres du conseil d’administration du CIGREF ont accueilli dans leurs bureaux Thomas Kurian, le patron de GCP, Google Cloud Platform.

 

Offres d’infrastructures cloud, en 2020

L’annonce du projet GAIA-X se fait au milieu de l’année 2020 ; personne ne sait quand les premières offres opérationnelles seront disponibles. Le monde du numérique n’a pas attendu GAIA-X pour évoluer, et très vite !

Entre 2007 et 2020, le marché des infrastructures cloud a explosé et il est aujourd’hui dominé par trois fournisseurs, AWS d’Amazon, GCP de Google et Azure de Microsoft.

Comme le montre de manière éclatante le graphique ci-dessous, ces trois acteurs industriels du Cloud Public investissent chacun entre 10 et 20 milliards de dollars par an dans leurs infrastructures.

CAPEX IBM Microsoft AWS Google Oracle

Les jeux sont faits : tous les autres grands fournisseurs historiques, IBM, HP, Oracle, Dell… ont perdu, définitivement, cette bataille des infrastructures cloud.

TENCENT 70 B$ in CloudLes seuls challengers sérieux sont trois acteurs chinois, Alibaba, Tencent et Baidu. Ils investissent eux aussi plusieurs dizaines de milliards de dollars par an. Tencent vient d’annoncer 70 B$ d’investissements en 5 ans, 14 B$ par an, pour “rattraper” Alibaba qui est le leader actuel en Chine.

Ces centaines de milliards de dollars d’investissements cumulés dans leurs infrastructures cloud représentent aujourd’hui une “barrière à l’entrée”, un “moat” en anglais, infranchissable.

Ces géants du cloud ont un deuxième avantage, et il est au moins aussi important ; ils ont gardé leur extraordinaire capacité à innover. Ce graphique montre la croissance du nombre des innovations d’AWS entre 2008 et 2018. En 2018, ce chiffre a dépassé 1 800, plus de 35 par semaine !

AWS innovations 2019

Le résultat de ces innovations : les entreprises qui travaillent avec ces grands fournisseurs ont accès à une offre de services dont le nombre dépasse largement la centaine, comme le montre cette liste des services proposés par GCP et AWS.

AWS et GCP list of services

J’entends tous les jours des discours de DSI qui craignent de devenir prisonnier de cet oligopole. Ils ont la mémoire courte ! Quelles sont les parts de marché de Microsoft dans la bureautique du poste de travail, d’Oracle dans les bases de données, de SAP dans les ERP intégrés ?

La situation de dépendance vis-à-vis d’un fournisseur est en pratique beaucoup plus faible dans le domaine des infrastructures cloud que dans celui des solutions historiques, installées dans des centres de calcul privés.

Les infrastructures Cloud ont permis une “abstraction” des couches bases d’infrastructures, et personne ne va s’en plaindre.

Une entreprise qui utilise les Clouds Publics ne se pose plus de questions sur l’OS des serveurs, leur marque, les supports de stockage utilisés. Quelques exemples de ces nouvelles réponses :

● Les containers ont remplacé les machines virtuelles, et sont portables d’un fournisseur à l’autre.

● Kubernetes, gestionnaire Open Source de containers, créé par Google, est devenu le standard utilisé aussi par AWS et Azure.

OCI, Open Container Initiative, est une association qui regroupe tous les acteurs importants du Cloud et rend plus facile une interopérabilité forte des solutions.

Anthos GCP on AWS● Avec Anthos, Google propose une remarquable solution de portabilité des applications Cloud d’un fournisseur à l’autre. Voir Google faire la promotion d’Anthos sur son grand concurrent AWS, c’est quand même peu fréquent dans nos métiers ! Avez-vous déjà vu Oracle promouvoir une interopérabilité avec DB2 d’IBM ?

● Microsoft propose avec Arc un service avec les mêmes objectifs qu’Anthos.

Résumé de l’état de l’offre dans les Clouds Publics en 2020

Avec AWS, Azure et GCP, toutes les organisations ont aujourd’hui à leur disposition :

● Des offres très compétitives.

● Un choix très large de services.

● Une présence mondiale.

● Des interopérabilités fortes.

● Des innovations permanentes.

En clair : en 2020, l’offre de solutions Clouds est très en avance sur la réalité des usages !

Infrastructures Cloud Offre >> Demande

Je n’ai plus rencontré depuis longtemps un véritable professionnel du numérique qui me dit qu’il ne pouvait pas migrer sur le cloud parce que l’offre n’était pas mature.

 

GAIA-X : ce qui se cache derrière ce nom

Logo GAIA-X data infraLe projet GAIA-X est né en Allemagne, et ses objectifs sont résumés dans ce court document. La France est le premier pays européen à le rejoindre.

Il met l’accent sur l’importance de la donnée, et ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre. J’ai modifié mon modèle initial B I S, (Business Infrastructure Support) en B I S D, en ajoutant le D pour donnée.

Les rédacteurs du projet GAIA-X ont publié plusieurs documents pour le présenter, disponibles sur le site du ministère allemand de l’Économie et de l’Énergie :

Document initial de présentation, en octobre 2019 : 56 pages.

Projet européen lance la deuxième phase : 13 pages.

Architecture technique : 56 pages.

Appel à l’Europe : 40 pages.

Règles de gestion et architecture de standards : 25 pages.

Promouvoir l’innovation en Europe : 30 pages.

C’est un total de 220 pages, qui ne se lisent pas comme celles d’un roman de gare ! J’ai fait l’effort de lire l’ensemble de ces documents, et je ne suis pas certain d’avoir tout compris.

On ne peut pas nier l’ampleur de l’ambition, ni la complexité technique qui va avec. J’en prendrai comme seul exemple ce schéma sur l’architecture technique de GAIA-X.

GAIA-X schéma architecture

Parmi tous les politiques, dirigeants et DSI qui se sont empressés de dire tout le bien qu’ils pensaient de GAIA-X, à commencer par les deux ministres de l’Économie, combien d’entre eux :

● Ont lu ces documents.

● Ont compris ce qu’ils contenaient.

Ce sont des documents écrits pour l’essentiel par des chercheurs et universitaires ; leur langage, leurs préoccupations sont loin de la réalité des attentes des entreprises.

L’origine allemande de ces travaux se traduit par des préoccupations majeures sur la sécurité et la confidentialité des données et des réticences “fortes” vis-à-vis des solutions Clouds Publics.

L’objectif principal de GAIA-X, l’architecture des données, est en lui-même d’une extrême complexité, technique et organisationnelle. En se limitant à ce seul sujet des données, GAIA-X aurait déjà eu beaucoup de mal à se transformer en un ensemble de solutions opérationnelles et à proposer des réponses plus performantes que celles, de grande qualité, qui existent déjà sur le marché.

Rappel : dans ce domaine de la gestion des données, toutes les solutions innovantes s’appuient sur… les clouds publics.

Comme le montre le schéma d’architecture général ci-dessus, l’ambition de GAIA-X va bien au-delà de cette seule dimension données.

On y retrouve tous les autres domaines du numérique, chacun d’entre eux étant en lui-même très complexe. Identité numérique, IoT, intelligence Artificielle, Big Data, réseaux, HPC, Edge Computing… aucun sujet ne manque à l’appel !!!

GAIA-X Cloud SouverainLes commentateurs l’ont bien compris : derrière ce paravent des “données”, c’était l’idée ancienne des “clouds souverains” de sinistre mémoire qui renait de ses cendres !

Proposer des Clouds souverains en 2012, avec CloudWatt et Numergy, et des moyens ridiculement faibles, c'était déjà un combat désespéré. Recommencer les mêmes erreurs en 2020 : c’est pathétique !

Le kaléidoscope des entreprises qui ont annoncé leur participation à GAIA-X est… surprenant : des  fournisseurs d'infrastructures, des ESN, des opérateurs télécoms, des éditeurs de logiciels, des entreprises clientes. La première liste des partenaires, appelée à s’agrandir, regroupe déjà 22 organisations.

Members GaiaX Cloud European

Les membres de GAIA-X, souvent concurrents, se battront entre eux pour ramasser les miettes du marché Cloud qui seront laissées par les géants industriels, américains et chinois.

Qui croira une seconde que les quatre acteurs français des infrastructures Cloud, Outscale, Scaleway, Orange ou OVH, tous membres de GAIA-X, vont collaborer pour répondre au cahier des charges d’une entreprise française suffisamment inconsciente pour envisager des solutions GAIA-X ?

Acteurs Francais GAIA

Combien d’années et de milliards d’euros faudra-t-il pour que l’on comprenne que GAIA-X est un projet d’une ambition démesurée, qui arrive trop tard, et qui n’a aucune chance de s’imposer dans le marché des infrastructures Cloud ?

 

Quels potentiels de succès pour l’Europe dans le Cloud

Est-ce que l’échec inéluctable de GAIA-X signifie que l’Europe doit abandonner toute ambition de succès dans le Cloud ? Non !

Mon optimisme reprend le dessus et je réponds sans hésiter que l’Europe a déjà montré sa capacité à réussir dans le Cloud.

Il faut simplement bien choisir ses combats et consacrer toutes son énergie, ses ressources et ses compétences sur… les usages, en clair les solutions SaaS, Software as a Service.

Le marché des solutions Cloud, infrastructures et usages, est mondial : toute vision étriquée, française ou européenne, est vouée à l'echec. Outscale, la filiale IaaS de Dassault Systèmes, l'a bien compris : Outscale est déployé, depuis le début, aux Etats-Unis, en Asie et en Europe.

L’Europe et la France en particulier sont déjà très performantes dans le domaine des SaaS.

Point nine 300 French SaaS Startups copieUne illustration : Point Nine, l’un des plus grands “Venture Capital” du monde, avait identifié, fin 2018, plus de 300 startups logicielles en France. Il y en a plusieurs milliers dans l’ensemble des pays de l’Union européenne.
Dans sa liste, Point Nine utilise la même segmentation que moi dans le modèle B I S D :

● Horizontal Software : les fonctions S, Support, qui correspondent aux activités transverses universelles dans les entreprises.

● Vertical Software : les fonctions B, Business, spécifiques d’un secteur d’activité.

On trouve dans cette liste de très beaux succès mondiaux, tels que TalentSoft, Kyriba, Doctolib, Dataiku ou Aircall. Ces entreprises se sont toutes développées sans faire appel à des fonds publics.

L’immense majorité de ces éditeurs SaaS européens s’appuient sur les infrastructures AWS, GCP ou Azure. Ceci leur permet de :

● Garantir une qualité de service exceptionnelle à leurs clients.

● Consacrer 100 % de leur investissements au développement de leurs logiciels

● Offrir leurs services dans le monde entier.

Les opportunités dans le SaaS sont encore très nombreuses et l’Europe doit rester un espace de création de nouveaux éditeurs SaaS.

WizyEMM HPUn exemple ? Notre entreprise Wizy.io travaille depuis 4 années pour développer un gestionnaire de terminaux Android, WizyEMM. Nous avons l’ambition de devenir un leader mondial !

● Solution SaaS construite sur GCP. Quand on travaille avec Android, le choix de Google est logique.

● Solution de rupture, technique et financière, par rapport aux offres historiques.

● Nos concurrents : des “PME” qui ont pour nom IBM, Microsoft ou VMWare.

● Notre marché : le monde, avec une priorité sur la zone Asie Pacifique, où se trouvent 75% des terminaux Android.

● Ventes indirectes, en s’appuyant sur les opérateurs télécoms, les fabricants de terminaux et des distributeurs.

Le défi qu’il reste à relever en Europe pour les éditeurs SaaS est celui de la taille critique. Beaucoup se font racheter par des acteurs américains ou asiatiques ou doivent “émigrer” aux États-Unis pour accélérer leur croissance.

Au lieu de perdre beaucoup de temps et d’argent sur GAIA-X, les autorités européennes doivent orienter leurs efforts pour aider des centaines d’éditeurs SaaS dans leur croissance à s’implanter en Europe et dans le monde entier. C’est moins “prestigieux”, mais beaucoup plus efficace !

Et si l'on fixait à l'Europe des objectifs ambitieux, mais réalistes, pour l'année 2023 ?

● 1 000 éditeurs SaaS français réalisant plus de 50% de leur chiffre d'affaires à l'international.

● 5 000 éditeurs SaaS européens réalisant plus de 50% de leur chiffre d'affaires à l'international.

 

GAIA-X : un projet “Européen” ?

Flags European Union - GAIA-XLa conférence de lancement de GAIA-X a réuni deux des 23 pays de l’Union européenne, l’Allemagne comme créateur du projet, rejoint par la France.

● Est-ce suffisant pour en faire un projet européen ?

● Qu’en pensent tous les autres états ?

● Quelle motivation, positive ou négative, vont-ils avoir pour s’impliquer dans un projet à l’avenir incertain dont ils sont exclus ?

● La référence à Airbus a été faite : il a fallu des dizaines d’années pour que cette collaboration commence à fonctionner.

Tout n’est pas noir dans le monde de la coopération européenne ; un autre grand projet a été lancé fin 2019 dans le domaine des batteries pour véhicules électriques. L’objectif est de moins dépendre de la Chine.

Dans le cadre de ce projet, le groupe automobile PSA a pris les devants et annoncé qu’il va construire une “GigaFactory” de batteries électriques d’ici à 2022.

PSA Gigafactory batteries

À l’inverse de GAIA-X, ce projet est “bien né” :

● Limité dans son domaine : les batteries électriques, et rien d’autre.

● Le marché des véhicules électriques est en forte croissance. La demande de batteries va fortement augmenter au cours des prochaines années.

● Des progrès techniques majeurs peuvent être fait dans ce domaine.

● La grande taille des usines est indispensable pour obtenir des prix de revient compétitifs, comme l’a montré Tesla avec ses “méga-factory” aux USA et en Chine.

 

Plus grand risque créé par GAIA-X : recréer des motifs d’attentisme !

Frein et accélérateur COVID GAIAJ’ai une excellente nouvelle pour tous les trouillards du numérique, dirigeants, DSI, entreprises publiques ou privées : vous avez maintenant une bonne raison de bloquer la Transformation Numérique de votre organisation. Pour assurer la “souveraineté européenne” de vos évolutions, vous allez attendre, longtemps, que les solutions GAIA-X soient disponibles.

Vous étiez paniqués par l’accélération qu’avait donnée le COVID-19 à la Transformation Numérique de votre organisation ; vous disposez maintenant d’un frein très puissant avec GAIA-X.

Anne  ma sœur AnneCette attente interminable d’une offre européenne de cloud souverain (“Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?) est une excellente nouvelle pour les géants américains du Cloud que le projet GAIA-X est supposé concurrencer. Ce long délai leur permettra d'accroître leur domination sur le marché européen et les rendra encore plus incontournables.

 

Synthèse : le mirage GAIA-X

AdS DPC Yes No  S 328331661Non, je ne suis pas un méchant anti-européen !

Non, je ne suis pas un suppôt des grands méchants GAFAM !

Non, je ne me réjouis pas des échecs européens dans les domaines des infrastructures Cloud !

Mais…

Oui, j’ai la capacité d’analyser rationnellement les évolutions des offres dans le numérique.

Oui, ma priorité c’est d’aider toutes les organisations à réussir leur Transformation Numérique en choisissant les solutions numériques dont elles ont besoin, indépendamment de leur nationalité.

Oui, l’Europe et la France ont de forts potentiels dans la création d’usages SaaS/Cloud innovants et à vocation mondiale.

GAIA-X est un mirage très dangereux pour la compétitivité européenne. Comme tous les mirages, plus on avance, plus il s’éloigne.

Mirage GAIA-X Cloud Européen

Pour les entreprises, que faire face à GAIA-X ?

Pierre Tombale - GAIA-XLa bonne réponse : ignorer totalement GAIA-X, continuer à investir dans une Transformation Numérique où les solutions Cloud d’infrastructures et d’usages ont une place majeure et… attendre tranquillement que GAIA-X ne soit plus qu’un mauvais souvenir, comme tant d’autres projets mort-nés tels que CloudWatt, Numergy ou OpenStack.

Je n’ai pas écrit ces lignes de gaieté de cœur, croyez-moi. Je l’ai fait car j’ai très peur des impacts négatifs de l’initiative GAIA-X sur la vitesse avec laquelle les organisations européennes vont affronter les défis de leur Transformation Numérique.

Oui, j’ai le courage d’exprimer des opinions qui froissent beaucoup de monde.


Hommage à Clayton Christensen, un géant de la pensée managériale

 

Clayton Christensen HBRLe 23 janvier 2020 est mort à 67 ans Clayton Christensen, un des plus grands penseurs de ces dernières années sur la stratégie des entreprises. Par ses écrits, il a influencé d’innombrables dirigeants, de Intel à Apple en passant par les fondateurs de startups. Je suis fier de dire que j’ai utilisé ses idées dans des startups avec lesquelles j’ai collaboré et d’autres où je travaille encore. J’en présente un exemple récent à la fin de ce billet.

En 2006, il y a 14 ans, au début de ce blog et à la veille de créer l’entreprise Revevol, j’avais écrit un billet pour expliquer les principes de base de la démarche de Clayton Christensen.

J’ai décidé de le republier aujourd’hui, tel quel, sans en changer un seul mot. Le fait que ce texte soit encore d’actualité est le meilleur hommage que je puisse rendre à cet homme exceptionnel.

J’ai ajouté quelques paragraphes à la fin du billet de 2006 pour illustrer l’influence majeure que continue à avoir Clayton Christensen dans l’industrie du numérique.

 

Billet original de 2006

Christensen photoClayton Christensen, professeur à l’Université de Harvard, a écrit trois livres importants sur l’innovation :

- The Innovator's Dilemma

- The Innovator's Solution

- Seeing What's Next : Using Theories of Innovation to Predict Industry Change

Les idées qu’il défend permettent d’appréhender les mécanismes de base de l’innovation et expliquent pourquoi tant d’entreprises et de produits nouveaux échouent.  Ces idées s’appliquent à tous les secteurs d’activité, mais sont particulièrement pertinentes pour tout ce qui touche aux technologies de l’information.

Christensen bookC’est une lecture indispensable pour toute personne qui s’intéresse sérieusement aux innovations et à leurs impacts.

Ce texte présente un résumé très succinct des idées de Christensen et mon interprétation de leurs applications dans le monde de l’informatique, et en particulier du Web 2.0.

Les points clefs de la démarche de Christensen

Sur ce premier graphique, une ligne représente le rythme d’évolution du progrès technique. Les performances des matériels et des logiciels s’améliorent en permanence ; la capacité des disques durs double tous les ans.

Christensen model 1

La deuxième droite représente l’évolution des attentes des clients ; elle évolue moins rapidement que les performances des outils.

J’ai fait apparaître deux familles de produits, A et B.

A : Produits matures, surdimensionnés

Les produits de type A ont dépassé les attentes de la très grande majorité des utilisateurs.  En informatique, de nombreux produits appartiennent à cette famille ; citons, par exemple :

- Les bases de données Oracle ou DB2

- La suite bureautique Office

- Les processeurs Intel pour PC professionnels

Chacun pourra, à sa guise, rajouter d’autres produits à cette liste.

Les fournisseurs de ces produits se heurtent à un problème sérieux : ils ont de plus en plus de mal à convaincre le marché que les nouvelles versions apportent une valeur ajoutée suffisante pour justifier un changement.

B : Produits encore insuffisants

Il existe encore beaucoup de produits dont les performances ne sont pas jugées satisfaisantes par la majorité des utilisateurs ;  ce sont, par exemple :

- La vitesse des réseaux mobiles 3G pour le transfert des données

- L’autonomie des batteries des micro-ordinateurs portables

- La distance utile d’usage des bases Wi-Fi.

Les fournisseurs de ces produits sont dans une situation très positive ; toute amélioration des performances est immédiatement plébiscité par le marché, jusqu’au jour où ils croisent la ligne des attentes et se retrouvent en postillon de type A.

Les appareils de photos numériques en fournissent un bon exemple ; jusqu’en 2005, le nombre de mégapixels était un argument de vente important, car les utilisateurs voyaient clairement la différence entre 2 et 5 Mégapixels.  Cette course est aujourd’hui terminée ; pour la très grande majorité des photographes amateurs, une photo de 10 MPixels, imprimée en 10x15, n’est pas visuellement meilleure que si elle pesait 6 MPixels.

Innovations de rupture

L’un des apports essentiels de Christensen a été de mettre en évidence ce qu’il nomme les innovations de rupture.

Christensen model 2

Face à la saturation progressive du marché, pour les produits de type A, des entreprises innovantes lancent des produits de rupture, qui en font beaucoup moins, mais à des prix très compétitifs.

Ces produits ont l’intelligence de ne pas attaquer de front les leaders, mais commencent par prendre deux marchés clefs : les personnes qui se contentent de solutions raisonnables et les “non-utilisateurs ” actuels qui ne pouvaient pas acheter les produits leaders.

La Logan de Renault illustre parfaitement ce processus ; elle est vendue dans les pays émergents comme première voiture, dans une configuration minimale, autour de 5000 euros.  Dans les pays avancés, la Logan est achetée dans une version “haut de gamme”, à 9000 euros, par des personnes qui ont découvert qu’elles n’ont pas besoin de “plus” de voiture pour répondre à leurs véritables attentes.

Je propose de définir deux familles de produits innovants, C et D.

C : Produits innovants, en devenir

Skype à ses débuts, Asterisk, l’autocommutateur Open Source, l’immense majorité des start-ups à succès rentrent sur le marché avec des produits de type C ; ils ont des fonctions minimales, incomplètes, mais les proposent à des prix très bas, voire même gratuitement.

En proposant des services au rapport qualité/prix imbattable, les produits de type C trouvent rapidement des “clients innovants” qui sont capables d’arbitrer entre fonctionnalités, performances et coûts et savent utiliser ces produits en tenant compte de leurs limites.

D : Produits innovants, proche maturité

David GoliathTrès rapidement, en quelques mois, les produits de type C ont trouvé leur marché et des millions de clients les utilisent.  Ils évoluent alors rapidement vers des produits de type D, dans la situation “idéale” où il y a une bonne adéquation entre leurs fonctionnalités et les attentes de la majorité des clients, et non plus seulement des clients innovants.

Skype, aujourd’hui, en est une bonne illustration : avec la fonction SkypeOut d’appels économiques de tous les numéros, la possibilité d’utiliser un téléphone “normal” au lieu d’un casque et des dizaines d’autres améliorations, Skype est proche de la réponse complète, économique et raisonnable aux attentes des particuliers et des entreprises

MySQL, JBoss, sont d’autres exemples de produits qui ont atteint le niveau D.  En répondant bien aux attentes du cœur de marché, ils commencent alors à sérieusement concurrencer les fournisseurs produits de type A, qui doivent se concentrer sur les clients ayant des besoins très complexes, ce qui devient un marché de ... niche.

Fournisseurs : quelle stratégie d’innovation ?

Le modèle d’innovation A/B/C/D proposé par Christensen est très efficace pour aider un fournisseur dans sa stratégie d’innovation.

Castle- Face à un marché de type A, la meilleure solution consiste le plus souvent à ... chercher un autre créneau.  Les acteurs en place, puissants et à forte notoriété, ont les moyens marketing et financiers de s’opposer efficacement à toute tentative d’entrée sur ce marché.

- Si le marché est en situation B, toute innovation qui apporte une réelle amélioration des performances sera rapidement acceptée par les clients et a beaucoup de chance de réussir.  La couverture nationale de la France en réseau Edge par Bouygues Telecom, le succès fulgurant du Wi-Fi, première solution rapide de réseau sans fil sont des exemples d’innovation de type B.

- Trouver un produit ou un service de type C est la voie royale de l’innovation moderne.  L’entreprise répond à une double demande, de clients attirés par une solution plus économique et de nouveaux clients, non-utilisateurs actuels de ces services, le plus souvent pour des raisons de coût. Les fournisseurs de solutions A sont désarmés face à ces innovations de rupture C car ils ne peuvent pas mettre en danger leur rente de situation en répondant par des baisses de prix massives.

- Passer rapidement au niveau D des services proposés est indispensable si l’innovateur veut protéger son marché initial et rentrer sur le marché de masse des clients aux attentes raisonnables. La principale difficulté sera souvent de savoir résister au danger de l’hypertrophie fonctionnelle. En se transformant en fournisseur de type A, il laisserait alors le champ libre à un nouvel innovateur de type C, capable de l’attaquer avec une nouvelle offre de rupture !

DSI : décisions intelligentes face à l’innovation

Ce même modèle A/B/C/D peut être utilisé par un DSI pour mieux analyser les innovations qui lui sont proposées.

- Face à un nouveau service de type A, la meilleure réponse consiste à refuser les nouvelles versions qui n’offrent aucun avantage important à l’immense majorité des utilisateurs.  C’est souvent difficile, car ce sont les fournisseurs déjà en place, connus, puissants qui proposent des solutions A.

- Pour un DSI, une innovation de type B est “idéale”. Il pourra proposer à ses clients un nouveau service, de nouveaux niveaux de performance qui seront accueillis avec enthousiasme pas les utilisateurs.

- Les innovations de type C sont plus délicates à gérer par la DSI ; c’est le cas, aujourd’hui, de la majorité des Services Web 2.0 pour les entreprises.

La clef de la réussite consiste à choisir, comme premiers clients, des petits groupes d’utilisateurs innovants, raisonnables, capables de comprendre les avantages et les limites des solutions et de s’y adapter.  C’est dans ma mise en œuvre réussie de solutions de type C que l’on reconnaît les meilleurs DSI innovants.

Bouée- Un DSI a deux approches possibles pour les solutions de type D. Il peut attendre que les produits aient atteint le niveau D, en faisant l’impasse sur les offres de type C ; ce sera la stratégie choisie par une majorité de DSI, “prudent” face à l’innovation.

Pour ceux qui auront installé, à petite échelle, des solutions de type C, le passage en D se fera naturellement, par extension des premières implantations à l’ensemble de l’entreprise et en s’appuyant sur les nouvelles versions de ces services, arrivés à maturité. La probabilité de réussite sera plus élevée, la mise en route plus rapide.

L’analyse proposée par Christensen est un outil extrêmement puissant de compréhension des différentes facettes de l’innovation.

En positionnant toute innovation qui lui est proposée dans l’une des quatre familles A/B/C/D, un DSI peut, rapidement, proposer une réponse adaptée à son style de management et à la capacité de son organisation à absorber des innovations.

Refuser des innovations de rupture, type C, peut être la meilleure décision pour un DSI prudent dans une organisation traditionnelle !

J’espère, et je suis sûr qu’il y a quand même quelques DSI innovants pour les mettre en œuvre et donner à leurs entreprises un avantage concurrentiel significatif.

Optimiste je suis né, optimiste je reste !

Fin du texte du billet original

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Théories de Clayton Christensen : elles sont là pour durer

HBR Essentials on ChristensenClayton Christensen était professeur à Harvard ; cette université a eu la bonne idée de regrouper et de publier immédiatement dans ce catalogue les principaux articles qu’il a écrits pour la HBR, Harvard Business Review ; bravo pour la réactivité.

Le succès planétaire de ses livres a fait que l’expression “Disruptive Innovation” a souvent été utilisée de manière erronée. C’est pour cela que Clayton Christensen a publié en 2015 un long article qui clarifie sa position sur les usages “excessifs” de son modèle d’innovation.

A titre d’illustration, il explique pourquoi Uber n’est pas, selon lui, une entreprise “disruptive”, contrairement à ce que pense la majorité des personnes.

Andrew Ng on ChristensenDe très nombreux témoignages ont été publiés dans la journée qui a suivi l’annonce de son décès. Tous saluent ses grandes qualités humaines et le fait que ses idées seront encore au cœur des réflexions stratégiques des dirigeants pendant de nombreuses années.

J’ai pensé que la meilleure manière de lui rendre hommage était d’illustrer, sur le cas concret d’une startup dont je suis l’un des dirigeants, comment son modèle a servi de base à sa création et à son démarrage.

 

Illustration sur un cas concret : WizyVision en 2020

WizyVision propose des solutions qui permettent à toutes les entreprises de gérer en SaaS, Software as a Service, leurs contenus multimédias, images, photos et vidéos, ce que nous avons nommé un “Média Hub”.

WizyVision HP

Aujourd’hui, le marché des contenus multimédias a quelques caractéristiques fortes :

● Il a pour nom DAM : Digital Asset Management.

● Il s’adresse en priorité aux départements communication et marketing.

● Il offre des fonctions haut de gamme telles que la gestion des droits ou la capacité de créer et modifier des images et des vidéos.

● Les fournisseurs dominants sont de grandes entreprises qui sont présentes sur ce marché DAM depuis plusieurs dizaines d’années : Adobe, OpenText…

● Ce sont des solutions chères, donc réservées à un tout petit nombre d’utilisateurs dans les entreprises.

Les solutions DAM actuelles sont en position "A" sur les graphiques de Christensen. (Voir billet de 2006).

Pour cette “étude de cas”, je vais m’appuyer sur quelques phrases clefs, extraites de cet article de 2015 cité plus haut, pour illustrer comment WizyVision répond à la définition ”innovation de rupture”. Cette analyse pédagogique permet de mieux comprendre les fondamentaux d’une démarche de ce type.

Christensen model for WizyVision

Phrase 1 : “Disruption” describes a process whereby a smaller company with fewer resources is able to successfully challenge established incumbent businesses. (La rupture décrit un processus où une entreprise plus petite, avec moins de ressources, est capable de défier avec succès des entreprises présentes sur ces marchés depuis longtemps.)

WizyVision, née en 2019, emploie une dizaine de salariés et se développe sur fonds propres, qui ne se mesurent pas en millions d’euros ! En 2019, Adobe, créée en 1982, 21 000 salariés, avait un Chiffre d’Affaires de 11 milliards de dollars. OpenText, la plus grande entreprise de logiciels du Canada, née en 1991, emploie 12 000 personnes et son Chiffre d’Affaires 2019 était de 3 milliards de dollars.

 

Phrase 2 : In the case of new-market footholds, disrupters create a market where none existed. Put simply, they find a way to turn nonconsumers into consumers. (Dans le cas des entreprises qui s’attaquent à un nouveau marché, les entreprises de rupture créent un marché qui n’existait pas. Dis simplement, elles trouvent le moyen de transformer les non-consommateurs en consommateurs.)

WizyVision vs DAM Small group  large GroupWizyVision s’adresse à tous les collaborateurs d’une entreprise, qui n’ont pas accès aujourd’hui à un DAM, et propose, à des prix très compétitifs, les fonctions essentielles d’accès et de collaboration sur des contenus photos et vidéos. Le coût de la solution est indépendant du nombre d’utilisateurs, ce qui permet de proposer des services nouveaux à 100% des collaborateurs d’une entreprise.

En 2020, WizyVision se trouve en position "C" sur les courbes de Christensen.

 

Phrase 3 : Disruptive innovations, on the other hand, are initially considered inferior by most of an incumbent’s customers. (Les innovations de rupture sont, d’un autre côté, considérées au début comme inférieures par la majorité des clients existants.)

WizyVision a été éliminé d’appels d’offres DAM “classiques” car nous n’avions pas la réponse à l’impressionnante liste des fonctionnalités demandées. Ceci nous a amenés à changer notre nom initial, WizDAM, en WizyVision pour nous démarquer clairement des solutions DAM existantes.

 

Phrase 4 : The term “disruptive innovation” is misleading when it is used to refer to a product or service at one fixed point, rather than to the evolution of that product or service over time. (L’expression “innovation de rupture” n’est pas adaptée quand elle est utilisée pour parler d’un produit ou d’un service à un instant donné, plutôt que de se référer à l’évolution de ce produit ou de ce service dans le temps.)

WIzyVision de C à D sur ChristensenWizyVision démarre en 2020 avec une offre MVP (Minimum Viable Product) qui propose les fonctions de base suffisantes pour apporter de la valeur à des utilisateurs qui n’avaient jusqu’à présent jamais eu accès à un outil leur permettant de gérer leurs contenus multimédias. En s’appuyant sur la puissance des clouds publics et des outils d’Intelligence Artificielle, l’offre de WizyVision évolue très vite et développe des services innovants que les fournisseurs classiques seront incapables de proposer. Il s’agit en priorité de répondre aux attentes des collaborateurs opérationnels pour des cas d’usages métiers spécifiques, dopés à l’Intelligence Artificielle.

L'objectif de WizyVision est de se trouver, le plus vite possible, en position "D" sur les courbes de Christensen.

Phrase 5 : The fact that disruption can take time helps to explain why incumbents frequently overlook disrupters. (Le fait que cette rupture prend du temps explique pourquoi les fournisseurs existants ignorent souvent les entreprises de rupture sur leurs marchés.)

Il est encore trop tôt pour savoir si WizyVision sera ou non sur le radar des leaders actuels des outils DAM. Mon sentiment est qu’ils vont considérer que le marché va rester focalisé sur les besoins spécialisés et complexes des départements de communication et de marketing. Le “nouveau” marché des usages multimédia pour tous les collaborateurs d’une entreprise ne leur semblera pas porteur, et ils seraient incapables de l’adresser au vu de leurs structures de coûts.

 

Phrase 6 : In contrast, the digital technologies that allowed personal computers to disrupt minicomputers improved much more quickly. (En revanche, ce sont les technologies numériques qui ont permis aux ordinateurs personnels de perturber beaucoup plus vite les mini-ordinateurs.)

C’est l’un des avantages clefs de lancer une entreprise numérique en 2020. En proposant dès le début une offre SaaS sur un cloud public, WizyVision a la capacité de rendre ses solutions immédiatement accessibles aux entreprises du monde entier. En s’appuyant sur les meilleurs logiciels existants dans les domaines du stockage, du traitement des images et des vidéos, de l’intelligence artificielle, WizyVision est en capacité de rentrer très vite dans un grand nombre d’entreprises et d’avoir un plus grand nombre d’utilisateurs de ses solutions que les grands acteurs existants, limités au seul créneau des départements marketing et communication.

 

Phrase 7. Some disruptive innovations succeed; some don’t. (Quelques innovations de rupture réussissent, d’autres pas.)

AdS DPC failure success S 133104203Créer une entreprise est toujours difficile et parsemé d’incertitudes ! Suivre à la lettre les enseignements de Clayton Christensen et avoir tous les attributs d’une innovation de rupture n’est pas une garantie de succès ! Il faudra attendre quelques années pour savoir si WizyVision réussit à s’imposer en répondant à des attentes qui n’étaient pas couvertes par les solutions existantes.

Rendez-vous est pris en 2022 !

 

Synthèse

AdS DPC Leadership S 170209190Clayton Christensen fait partie de ces très rares personnes qui auront profondément influencé des milliers de dirigeants. Il leur a permis :

● “Disrupteurs”, de faire tomber plus rapidement les acteurs dominants.

● “Disruptés”, de mieux comprendre les risques et s’adapter pour résister aux nouveaux entrants.

Ces combats entre “disrupteurs” et “disruptés” vont s’intensifier dans les années qui viennent. Les dirigeants qui ne l’ont pas encore fait doivent impérativement lire les principaux ouvrages de Clayton Christensen et, surtout, en appliquer les principes dans leurs différents métiers.

Le monde a perdu, cette semaine, un très grand monsieur.

 


Fournisseurs historiques, fournisseurs cloud : la guerre des mondes

 

Wells la guerre des mondes 1Aujourd’hui, choisir ses fournisseurs de solutions numériques, ses partenaires pour une Transformation Numérique réussie, est une décision majeure pour toutes les entreprises.

Un combat sans merci à la vie, à la mort se jouera au cours des 5 prochaines années entre les fournisseurs ; les anciens lutteront pour rester pertinents, les nouveaux tenteront de s’imposer. Arbitres de ces luttes ? Les entreprises !

Pour simplifier, j’utilise le mot “cloud” pour identifier les nouveaux entrants ; on y retrouvera les acteurs “xaaS, tout as a service”, tels que IaaS, SaaS, PaaS et BPaaS.

Ce billet se concentre sur les solutions professionnelles, pas sur les outils à destination du grand public.

Les thèmes suivants sont abordés :

  • Caractéristiques des fournisseurs historiques.
  • Caractéristiques des fournisseurs “cloud”.
  • Les trois familles de fournisseurs.
  • Quels scénarii, à l’horizon 2025.
  • Comment les entreprises décident de l’avenir des fournisseurs.

 

Fournisseurs historiques : caractéristiques

Ces fournisseurs proposent des solutions nées avant le cloud ; ils sont présents dans les infrastructures, les logiciels et les services.

Infrastructures historiques,  “on premise”

Computer history museum 2Les entreprises achètent et installent des objets physiques dans des locaux qui leur appartiennent ou chez des hébergeurs classiques. Ce sont des serveurs, des outils de stockage, des routeurs et commutateurs, des “appliances” de sécurité...

Ces objets physiques représentent des investissements en “CAPEX”’ ; ils ont des durées de vie longues, souvent supérieures à cinq ans.

Logiciels historiques :  licences + contrats de maintenance

Ces logiciels applicatifs, tels que les ERP ou d’infrastructures comme les bases de données représentent aussi des investissements en CAPEX, complétés par des contrats de maintenance en OPEX. Ces logiciels sont installés, soit sur les serveurs, soit sur les postes de travail. Les mises à jour doivent être réalisées périodiquement sur serveurs et postes de travail, ce qui fait tout le “charme” de ces solutions client/serveur.

Services d’accompagnement historiques  : “mécaniciens” de solutions artisanales

Pour mettre en œuvre, gérer, configurer, maintenir et dépanner ces infrastructures et logiciels historiques, des mécaniciens numériques, ESN aujourd’hui, SSII hier, proposent leurs services ; les plus grandes ESN emploient plusieurs centaines de milliers de personnes.

Elles vivent, très bien, de contrats pluriannuels, en millions d’euros, pour des dizaines ou des centaines de mécaniciens numériques. Les plus emblématiques de ces contrats sont liés à la paramétrisation des ERP “intégrés”.

 

Fournisseurs Cloud : caractéristiques

IaaS : Infrastructures as a Service

Ces infrastructures sont fournies en OPEX, à la carte, et les entreprises ne paient que pour les ressources dont elles ont besoin, pendant le seul temps nécessaire. En 2019, les jeux sont faits et les entreprises sont face à un oligopole de géants industriels : AWS, Alibaba, Azure ou Google. Tous les autres fournisseurs ont disparu ou sont marginalisés comme l’illustre très bien le “quadrant magique” IaaS du Gartner publié en 2018.

Gartner MQ IaaS 4:2018

Logiciels SaaS, Software as a Service

Les logiciels sont eux aussi fournis en OPEX et les entreprises peuvent adapter leurs dépenses en fonction du temps et de l’évolution de leurs activités.

L’offre a explosé au cours des 20 dernières années ; il existe plusieurs dizaines de milliers de fournisseurs SaaS, dans des domaines très variés :

  • Toutes les fonctions “S” Support, du modèle B I S : finances, ressources humaines, bureautique, commerciales…
  • Des solutions SaaS verticales, métiers, pour les usages “B”, cœur métier.
  • Les logiciels d”infrastructures, dans les domaines de l’interopérabilité, de l’agrégation des composants logiciels.
  • Les solutions qui ont pour objectif de créer la “confiance” : parefeux, chiffrement, SSO, authentification….

DPC iaas  paas  saas S 57294688Développements : PaaS, Platform as a Service

Le retour au premier plan des métiers de développeurs, de “Builders”, est récent, mais va s’accélérer. Les outils mis à leur disposition dans le cloud sont d’une puissance et d’une qualité exceptionnelles.

Services d’accompagnement xaaS

La multiplication du nombre d’acteurs de qualité dans les offres xaaS crée des opportunités de nouveaux services, très différents de ceux de l’ancien monde. On ne parle plus de mécaniciens, car les solutions fonctionnent très bien, mais de conseils, d’accompagnateurs ou de formateurs, très “pointus”. Les niveaux de compétences attendus de ces nouveaux acteurs font que des entreprises très spécialisées, de taille raisonnable, seront les seules capables de répondre aux besoins des entreprises.

Dans tous ces domaines, l’offre se répartit en trois grandes familles :

  • Les historiques.
  • Les natifs clouds.
  • Les “transitionnistes”, historiques qui basculent dans le nouveau monde.

 

Les grands acteurs historiques

Vous les connaissez bien, ils sont vos compagnons informatiques depuis des dizaines d’années. Les plus grands ont pour noms Cisco, Dell, HP, IBM, Oracle, SAP... Ils sont nombreux dans cette famille d’anciens combattants de l’informatique !

Guerre monde - losers

Le décalage entre leur discours et la réalité est fascinant. Ils clament tous qu’ils sont dans le clan des modernes, mais ont, au fond d’eux-mêmes, une haine féroce de ces innovations de rupture qui tuent leurs anciens “business models” et mettent en péril leur avenir ; je les comprends très bien.

Ils parlent Cloud, pour dire hébergement...

Ils parlent “Mode SaaS”, pour dire paiement échelonné de licences traditionnelles...

Ce déni de réalité est généralisé ; on lit tous les jours des entretiens avec les dirigeants de ces géants aux pieds d’argile qui trouvent d’excellentes raisons d’être optimistes. Un exemple parmi des centaines : Oracle qui prétend ne pas avoir peur d’AWS ou de MongoDB !

Oracle happy to lose to AWS

Face à leurs incapacités techniques et organisationnelles à réinventer leurs offres, de nombreux géants de l’ancien monde… achètent à tour de bras des acteurs du Cloud. SAP est bien placé dans cette course à l’investissement ; j’ai représenté six rachats principaux dans ce schéma.

Logos SaaS bought by SAP

 

Les champions, natifs, du monde cloud

Ils sont tous nés au XXIe siècle : Salesforce est le plus “ancien” de la bande et fête ses 20 ans !

Guerre des mondes - winners

A côté de quelques géants, surtout présents dans les infrastructures, des dizaines de milliers de fournisseurs SaaS, venus du monde entier, proposent de remarquables solutions “best of breed”. Il est de plus en plus difficile de “faire son marché” numérique tant l’offre est foisonnante.

Dès 2015, j’avais évoqué les défis posés aux DSI par cette explosion de l’offre ; ils doivent aller en permanence à la “pêche” aux solutions et fournisseurs innovants, sans attendre la visite d’un commercial, luxe que seuls les grands historiques peuvent s’offrir.

Le plus grand danger pour les entreprises qui travaillent avec ces éditeurs natifs SaaS n’est pas leur disparition, mais leur… rachat par des fournisseurs historiques, comme je l’ai indiqué dans le paragraphe précédent. De trop nombreuses offres SaaS pleines d’avenir ont été laminées par des acheteurs de l’ancien monde.

Ce combat des anciens et des modernes touche tous les domaines du numérique. L’exemple de Zoom est emblématique de l’évolution du marché. Zoom propose une solution innovante pour un usage universel “banal”, la vidéoconférence, couvert depuis longtemps par d’anciens combattants que vous connaissiez : Webex de Cisco, Skype de Microsoft ou Gotomeeting de LogMeIn.

Zoom a fait ses débuts en bourse, le jeudi 18 avril 2019 ; à la fin de la journée, l’entreprise avait une valeur de… 14,4 B$. Zoom, créé en 2011, était valorisé 1 B$ en 2017.

Fournisseurs ancien nouveau monde Best of breed vs ERPC’est un excellent exemple de la valeur du “Best of Breed” : Zoom ne fait qu’une chose, mais le fait très bien et les entreprises l’ont vite compris. C’est très encourageant pour les milliers d’éditeurs de logiciels qui ont choisi de se concentrer sur des marchés spécialisés, des niches logicielles pour attaquer avec succès tous les anciens combattants qui se croyaient protégés par leurs offres de solutions intégrées.

 

Les “transitionnistes” courageux

J’ai beaucoup d’admiration pour les fournisseurs historiques qui ont entrepris un véritable virage stratégique pour basculer de l’ancien monde vers le nouveau.

Guerre des mondes - transition

Ils sont peu nombreux à avoir entrepris ce voyage, long, dangereux et semé d’embûches.

Ceux qui sont bien partis pour réussir, tels que Microsoft ou Infor, le doivent toujours à l’arrivée d’un nouveau dirigeant qui accepte de changer la culture de l’entreprise. Le remplacement de Ballmer par Nadella chez Microsoft est l’exemple le plus spectaculaire d’un virage stratégique.

Le rachat par Microsoft de Github (principale base de données de codes Open Source) pour 7,5 B$ en 2018 aurait tout simplement était inimaginable à l’époque Ballmer.

Changer la culture, les modes de fonctionnement d’une entreprise informatique historique, c’est beaucoup, beaucoup plus difficile, long et complexe que de sortir son carnet de chèques pour acheter un éditeur SaaS pour faire croire à la communauté financière que l’on devient “moderne” !

Old car look horse MulhouseJe pronostique que pour la majorité des fournisseurs historiques qui n’ont pas commencé cette véritable transition avant 2019, il est maintenant trop tard pour le faire.

Ils sont peu nombreux, les fabricants de fiacres à avoir réussi la transition leur permettant de devenir des constructeurs d’automobiles à succès !

 

Situation 2019


Fournisseurs - Ancien monde 2019En 2019, le clan des fournisseurs historiques est encore largement dominant en pourcentage des solutions numériques déployées dans les entreprises. Cette situation est symbolisée par ce graphique où les vieilles voitures, bleue comme IBM Big Blue, ou rouge comme Oracle Big Red, dominent face aux nouveaux entrants, représentés par Tesla.

Globalement, le marché informatique mondial est stable, comme le montrent les prévisions que publie Gartner pour 2019, avec un taux de croissance de l’ordre de 1%.

Gartner IT sales 2019 vs 2018

 

 

 

Le taux de croissance des leaders du nouveau monde est élevé ; quelques chiffres sur 2018 comparés à 2017 :

  • AWS : 47 %.
  • Azure : 55 %
  • Salesforce : 20 %
  • Workday : 35 %
  • Coupa : 39 %

Il n’est pas nécessaire d’être un grand guru de la finance pour comprendre que si, sur un marché stable, le nouveau monde gagne rapidement des parts de marché, c’est que l’ancien monde en perd, autant.

Quelle pourrait être la situation en 2025 ?

 

Situation 2025

Pourquoi avoir choisi comme date de référence 2025 ? Le nombre d’entreprises courageuses, capables de prendre rapidement la décision de basculer dans le nouveau monde est… faible.

Est-ce que ce basculement peut s’accélérer d’ici à 2025 ? Je ne suis pas capable de répondre à cette question, c’est pour cela que je vous propose deux scénarios :

  • Le premier, pessimiste, fait l’hypothèse que les fournisseurs anciens combattants défendent efficacement leurs territoires et ne sont pas trop challengés par les DSI et les entreprises. En 2025, ils contrôlent encore plus de 50 % des Systèmes d’Information des entreprises.
  • Le deuxième, optimiste, imagine que les entreprises accélèrent leur mutation numérique en s’appuyant sur les solutions du nouveau monde qui deviennent majoritaires dans leurs SI.

Fournisseurs - nouveau monde - 2025

J’ai pris la précaution de ne pas donner de pourcentage précis pour les parts respectives des deux familles de fournisseurs ; la question posée est de savoir si les entreprises du cloud seront capables de passer la barre des 50 % avant 2025.

 

Entreprises et DSI : arbitres de ce combat

J’ose espérer que ce sont les entreprises qui décideront quels sont les fournisseurs choisis pour les aider à réussir leur Transformation Numérique.

J’ose espérer qu’elles sauront résister aux fortes pressions des fournisseurs historiques qui agissent auprès des Directions Générales et des DSI pour défendre leurs positions dominantes actuelles.

AdS DPC Cimetière militaire SS 72348903Quel que soit le scénario retenu pour 2025, les parts de marché des fournisseurs historiques vont baisser. En 2025, il y aura beaucoup de nouvelles tombes dans le cimetière des fournisseurs numériques.

Je vous propose un petit jeu dans votre entreprise : mettez des noms de fournisseurs qui vont disparaître sur les tombes anonymes de ce cimetière, gardez l’image et évaluez en 2025 votre capacité d’anticipation.

La vitesse de disparition des fournisseurs historiques dépendra de la vitesse à laquelle les entreprises auront le courage de basculer sur des solutions innovantes, cloud pour l’essentiel.

Elle dépendra de la vitesse à laquelle votre entreprise décidera de basculer sur les solutions proposées par les fournisseurs innovants.

 

Synthèse

Les entreprises qui ont compris cette dichotomie du marché de l’offre numérique peuvent faire leur “marché” en toute connaissance de cause.
Les courageuses éviteront comme la peste les “historiques”, qui vont rejoindre le cimetière des fournisseurs morts. Il est déjà bien rempli avec des ex-célébrités telles que Digital Equipment, Data General, Palm, Control Data, Wang…

Manager boulet bagnardLes “trouillardes” continueront à faire confiance aux “morts en sursis” avec qui elles ont des liens historiques forts ; bien lestées de boulets numériques de plusieurs tonnes, leur capacité à innover, à avancer rapidement sera définitivement stoppée.

Est-il difficile de prédire leur avenir ?

Et si je résumai ce billet en une phrase toute simple ?

“Dites-moi quels sont vos fournisseurs numériques,

je prédirai l’avenir numérique de votre entreprise”

 


Urgence absolue pour Europe et France : Intelligence Artificielle, 5 ans pour ne pas devenir des nains mondiaux !

 

Happy new year 2019 copieJe souhaite à tous celles et ceux qui me feront l’honneur de lire ce billet une excellente année 2019, avec beaucoup de réussite dans vos actions de Transformation Numérique.

Je commence souvent l’année avec un billet sur un thème que je juge important ; c’est particulièrement vrai aujourd’hui.

Le thème que j’aborde, la très probable incapacité de l’Europe et de la France à prendre à bras le corps, et immédiatement, le défi numérique le plus important des cinq prochaines années, la mise en œuvre opérationnelle de solutions d’IA, Intelligence Artificielle, fait que je suis très inquiet, presque pessimiste. Pour ceux qui me connaissent et savent à quel point je suis d’un naturel optimiste, c’est un signal d’alerte majeur !

Ce billet est plus long que d’habitude, mais j’espère que vous ferez l’effort de le lire en entier.

Dans la suite de ce billet, je parlerai surtout de l’Europe tant il est évident que la France, seule, n’a aucun espoir de jouer un rôle, même minime, dans le combat planétaire qui se joue en ce moment.

J’ai écrit récemment une tribune sur LMI, Le Monde Informatique, qui abordait ce sujet. Ce billet reprend, en les approfondissant, des idées qui en sont proches.

 

L’Intelligence Artificielle, les fondamentaux

AdS DPC Brain Artificial intelligence S 119953437J’ai publié depuis plusieurs années des billets sur l’intelligence Artificielle ; les grands principes de l’IA ont été présentés ici et .

Petit rappel : les spécialistes identifient trois niveaux dans l’IA :

  • ANI : Artificial Narrow Intelligence : une IA capable de s’attaquer à des problèmes très spécifiques, tels que le jeu de Go ou la reconnaissance d’images pour identifier des visages ou des cellules cancéreuses.
  • AGI : Artificial General Intelligence : une IA qui aurait les mêmes performances qu’un être humain, capable de traiter des activités très diverses.
  • ASI : Artificial Super Intelligence : une IA qui aurait des performances supérieures aux femmes et hommes les plus intelligents du monde.

L’essentiel des avancées rapides dans l’IA se fait aujourd’hui au premier niveau, ANI : ce billet se concentre sur le thème de l’ANI.

 

Intelligence Artificielle : situation, début 2019

Cela fait plus de 40 ans que les meilleurs spécialistes, en majorité américains et européens, ont formalisé les démarches, modèles et méthodes qui servent de base à l’IA.

AdS DPC Machine Learning pixels S 171904907Depuis une dizaine d’années, avec l’arrivée des solutions de clouds publics, la puissance de calcul et les capacités de stockage de données nécessaires pour l’exploitation opérationnelle de ces modèles, et en particulier du “Machine Learning” (ML) sont disponibles.

AWS, Google et Microsoft proposent des solutions logicielles “clé en main” qui permettent à des ingénieurs logiciels de bon niveau d’utiliser directement des outils de ML, sans avoir besoin d’être titulaire d’un doctorat en IA. Tensorflow et Caffe en sont deux exemples.

Une autre évolution majeure a lieu dans les processeurs ; des fournisseurs traditionnels comme NVidia et de nouveaux entrants tels que Google ou Facebook construisent des processeurs spécialisés et optimisés pour les applications d’IA et de ML.

La “nouvelle loi de Moore” sur l’augmentation de la puissance des processeurs s’applique maintenant aux processeurs dédiés à l’IA. Ce graphique montre un accroissement de 300 000 de la puissance de calcul entre 2012 et 2019 !

Augmentation puissance calcul processeurs IA

Les années 2007 - 2017 ont vu les solutions de clouds publics prendre le pouvoir, pour les infrastructures IaaS, les usages SaaS et les développements PaaS. Ces plateformes sont aussi devenues un préalable à tout usage d’Intelligence Artificielle.

En 2019, les entreprises qui ont raté le virage du cloud public, et elles représentent encore la grande majorité, seront dans l’incapacité totale de profiter des potentiels de l’IA.

 

2019 - 2025 : l’Intelligence Artificielle au cœur de tous les usages numériques


AdS DPC AI on Smartphone S 81474947En 2025, l’IA sera devenue “invisible”. Infrastructures, données, applications… toutes les briques d’un Système d’Information consommeront nativement des composants d’IA.

C’est déjà le cas pour les entreprises innovantes, et avec des résultats spectaculaires.

Google en est un excellent exemple dans les infrastructures. Google gérait très bien, depuis longtemps, des dizaines de centres de calcul, avec des PUE (Power Usage Effectiveness) inférieurs à 1,2 ; le PUE mesure la consommation d’énergie qui n’est pas utilisée pour les composants actifs d’un centre de calcul, serveurs et stockage. Le PUE parfait est de 1, quand 100 % de l’énergie est consacrée aux éléments actifs.

Google Self driving Data CenterGoogle a demandé à DeepMind, leur filiale Machine Learning, d’améliorer son PUE, si c’était encore possible. Les résultats obtenus sont impressionnants : en moins d’un an, la consommation d’énergie pour le refroidissement a été réduite de 30 %, et ils pensent arriver à 40 %. L’une des raisons de ce succès : les conditions climatiques sont différentes pour chaque centre de calcul et l’outil de ML est capable de prendre en compte les spécificités météo de chaque site.

Dans le domaine des usages, des progrès spectaculaires ont déjà été réalisés en médecine, dans la conduite de nos voitures, dans la reconnaissance des images et des vidéos. Tous les éditeurs de solutions SaaS ajoutent des composants d’IA dans leurs produits ; en toute modestie, Salesforce a nommé Einstein son outil d’IA !

Cette banalisation de l’IA dans tous nos usages, personnels et professionnels, sera l’innovation qui aura le plus d’impacts sur nos vies quotidiennes et nos activités. En 2025, on ne se posera plus la question de la valeur de l’IA, elle sera omniprésente et, je le rappelle, invisible.

 

2019 - 2025 : les clés de la réussite en Intelligence Artificielle se trouvent… en Chine

En 2025, la Chine sera devenue la première puissance mondiale dans les solutions et usages de l’Intelligence Artificielle.

IA - USA CHINA EUROPE 2018La première vague d’innovation en IA, entre 2010 et 2017, était portée par la mise au point des modèles et de fortes compétences en recherche et en cloud public. Les Etats-Unis, avec leurs universités et leurs entreprises de l’Internet, avaient un avantage majeur et ont pris de l’avance, souvent aidés par des compétences venues d’Europe.

Fin 2018, les poids respectifs des Etats-Unis, de la Chine et de l’Europe en IA sont visualisés sur ce graphique.

AI superpowers Kai-Fu LeeNous rentrons, en 2019, dans la deuxième étape de l’IA : la mise en œuvre et le déploiement de solutions opérationnelles dans tous les métiers. La Chine dispose de quatre atouts majeurs pour prendre le leadership de cette deuxième vague de l’IA : les données, des milliers d’entrepreneurs, des ingénieurs compétents en grand nombre et le soutien actif du pouvoir politique. C’est ce qu’explique, très bien, Kai-Fu Lee dans son livre récent (voir à la fin de cette rubrique).

Les données : “La Chine est l’Arabie Saoudite des données”, cette phrase extraite du livre de Kai-Fu Lee, résume très bien la situation. Baidu, Alibaba et Tencent disposent de plus de données que les Etats-Unis et l’Europe réunis. Les modèles de Machine Learning ont besoin de beaucoup de données, et ils les ont en Chine. C’est particulièrement vrai avec les deux leaders du paiement par mobile, AliPay et Tencent. Les Chinois font 50 fois plus de paiements par mobiles que les Américains ; ceci permet à Alibaba et Tencent de tout savoir sur les habitudes de centaines de millions de Chinois, dans leurs activités Internet et dans le monde physique.

Investments in IA startups - China  USA  Des entrepreneurs “gladiateurs” : les entrepreneurs chinois de l’Internet et de l’IA ont une mentalité de combattants “à la vie à la mort” que l’on ne rencontre ni en Europe ni aux Etats-Unis. Ils recherchent un domaine précis d’action pour gagner beaucoup d’argent, sans hésiter à copier et attaquer leurs concurrents, comme l’a fait Tencent dans le paiement par mobile pour contrer AliPay d’Alibaba. En 2017, 46% des investissements dans des startups de l’IA ont été réalisés en Chine, et “seulement” 44% aux Etats-Unis, ce qui laisse quelques miettes pour le reste du monde..

Des ingénieurs en IA, compétents, en grand nombre : dans la phase deux de l’IA, on a moins besoin de “chercheurs d’élite” et plus d’un très grand nombre d’ingénieurs de haut niveau capables de mettre en pratique les meilleures solutions logicielles en IA. Les universités chinoises en produisent des dizaines de milliers tous les ans.

XI Jin ping on AI ImportanceUn soutien politique fort : Xi JinPing, le président de la Chine, et tous les pouvoirs régionaux soutiennent massivement les investissements dans l’IA. Plusieurs centaines de “Silicon Valley de l’IA” ont été ouvertes en Chine ; beaucoup seront des échecs, mais des dizaines vont réussir et créer des pôles de compétences très compétitifs.

Dans les cinq années qui viennent, ce ne sont pas les technologies de l’IA qui vont faire la différence, ce sont leurs usages généralisés dans tous les métiers : banques, industries, assurances, automobile, santé, gouvernement, éducation, défense...

La Chine se crée, localement, des avantages concurrentiels majeurs. Ceci permet ensuite aux entrepreneurs chinois d’attaquer tous les autres marchés mondiaux en tirant profit de cette base locale. Oubliés, les avantages de la Chine liés à des ressources humaines nombreuses et peu coûteuses, c’est sur l’IA que ce pays va s’appuyer pour conquérir le reste du monde. Le président Trump ne l’a pas compris et continue à voir dans la Chine un danger avec ses supposés avantages concurrentiels anciens, dans la production à bas coût.

Alipay deal with UEFAUn exemple récent, parmi d’autres : AliPay vient de signer, pour 200 M$, un accord avec l’UEFA pour devenir leur partenaire financier pendant les 8 années qui viennent ; pour l’Europe, cela concerne en priorité l’Euro 2020 et l’Euro 2024. Quand on sait qu’AliPay a 700 millions de clients, plus que toute la population des Etats-Unis et de l’Europe réunis, les banques américaines et européennes, les sociétés comme Visa ou Mastercard doivent se préparer à une offensive majeure sur les paiements par mobiles. Sont-elles prêtes ? J’en doute.

 

Quel panorama pour l’Intelligence Artificielle, en 2025

La Chine sera loin devant, avec une croissance exponentielle des solutions, des données et des usages de l’IA dans toutes les activités économiques. Ce mouvement a déjà commencé et on se trouve devant une situation où les leaders mondiaux, chinois, seront bien placés pour ne laisser que des miettes aux acteurs des autres pays, Etats-Unis compris.

Ce duopole Etats-Unis et Chine dans les technologies numériques est déjà une réalité, depuis 2018. Ce tableau des 20 sociétés qui dominent internet est d’une clarté impressionnante :

  • En 2013, 13 étaient américaines, 3 chinoises et le reste du monde, 4.
  • En 2018, 12 étaient américaines, 8 chinoises. Reste du monde = 0.

World Largesty 20 tech giants 2013 - 2018

Les Etats-Unis seront en deuxième position, et perdront rapidement du terrain. Le “laissez-faire politique”, la non-compétence et le non-intérêt de Donald Trump pour ces sujets, l’éparpillement des données entre de trop nombreux acteurs (Google, Facebook, Apple, les banques…) ne permettront pas à ce pays de rester en tête de la course.

IA - USA CHINA EUROPE 2025 - scenario Europe aloneL’Europe et le reste du monde : si rien ne change, et très vite, les pays européens  en seront réduits à déployer des solutions et des usages métiers d’Intelligence Artificielle venant de Chine et, dans une moindre mesure, des Etats-Unis.
Dans un scénario où l’Europe continue son “petit bonhomme de chemin” en IA sans réagir rapidement, la répartition du pouvoir IA dans le monde sera celle que visualise ce graphique.

En me transformant en “historien”, j’ai identifié trois âges de “colonisation” ; cette simplification m’expose à de fortes critiques, mais je suis prêt à les affronter !

Le monde aura connu trois époques “coloniales” :

  • 200 ans de colonisation industrielle : l’Europe domine le reste du monde.
  • 20 ans de colonisation Internet et cloud : les Etats-Unis domine le reste du monde.
  • 5 ans de colonisation Intelligence Artificielle : la Chine domine le reste du monde.

On se retrouve, encore une fois devant une accélération exponentielle de l’évolution du monde.

Cette troisième époque coloniale démarre en 2019 ; peut-on encore l’éviter ?

 

Intelligence Artificielle : quelles options pour l’Europe et la France

L’Europe n’a aucune chance de survie dans un monde ou l’IA sera omniprésente si chaque pays y va séparément. En 2019, l’Europe a définitivement perdu la bataille du cloud public, ce n’est pas le moment de recommencer dans l’IA !

Je propose trois axes d’actions prioritaires :

1 - Une mobilisation immédiate, avec des actions fortes en 2019. Nous n’avons plus le temps de lancer de sympathiques études sur le sujet comme l’a fait la France avec le rapport préparé par Cédric Villani, devenu depuis… candidat à la mairie de Paris !

2 - Libérer les données en Europe : l’Europe a inventé la meilleure arme pour faire échouer l’intelligence Artificielle avec le... RGPD. Cette babélisation des données, cette incapacité à les utiliser pour des applications innovantes “non prévues” prive l’Europe de la principale ressource nécessaire au succès de l’IA, des données partagées par tout le monde.

3 - S’allier immédiatement avec les géants américains du cloud et de l’IA, AWS, Google et Microsoft, pour essayer de construire, ensemble, un front commun et retarder le plus possible l’hégémonie de la Chine en IA.

Nous en sommes très très loin, hélas !!! L’Europe continue à mener des combats d’arrière-garde, qui vont lui faire perdre la seule guerre numérique qui compte aujourd’hui, celle de l’Intelligence Artificielle.

Je suis très inquiet quand je vois nos grands esprits se réjouir quand on fait des procès à Facebook ou autres pour manquement à leurs obligations sur le RGPD.

Je suis très inquiet quand je constate encore un refus d’accepter le leadership des Etats-Unis dans le cloud. Continuons comme cela pendant 5 ans et… nous aurons définitivement perdu la guerre mondiale de l’IA !

The trouble is you think you have time

Je suis très inquiet, car la remarquable lenteur qui caractérise les décisions prises au niveau européen n’est pas compatible avec la vitesse à laquelle cette “colonisation IA” chinoise avance.

IA - USA CHINA EUROPE 2025 - scenario USA +EuropeReprenant mon naturel optimiste, le schéma qui suit pourrait visualiser la situation, fin 2025, si l’Europe et les Etats-Unis unissaient rapidement leurs forces en IA ?

Quelle est la probabilité que ce scénario optimiste se réalise ? 20% ? 10% ? 5%? 1% ? Je vous laisse choisir votre réponse...

Et si en Europe ce combat pour l’IA était plus urgent que celui contre le réchauffement climatique ?

Vous n’êtes pas convaincu des gigantesques défis que l'IA représente pour l'Europe ?

Lisez le remarquable livre de Kai-Fu Lee, “AI Super Powers”.

L’auteur a une double culture, américaine et chinoise : il a travaillé aux Etats-Unis chez Apple et Microsoft, est devenu président de Google en Chine avant de créer Sinovation, société d’investissement dans de futurs géants de l’IA en Chine.

Ce livre devrait être la première lecture obligatoire, en janvier 2019, de tous les responsables politiques et économiques européens.

J’y ai trouvé beaucoup d’idées qui ont inspiré ce billet.


IBM s’offre Red Hat : quels futurs possibles ?

 

IBM-RedHat logosDans une annonce qui a surpris beaucoup de monde, IBM a annoncé le dimanche 28 octobre 2018 (les marchés financiers sont fermés le dimanche) son intention d’acheter Red Hat, société surtout connue pour sa version professionnelle de Linux, utilisée en majorité dans les entreprises.

La Présidente et CEO d’IBM, Ginni Rometty, dans son annonce officielle dit que “ ...IBM deviendra le premier fournisseur mondial de cloud hybride...”

Le cloud est clairement la motivation officielle annoncée pour cette opération financière.

Que faut-il en penser ? J’ai laissé passer quelques jours avant d’écrire ce texte, pour me laisser du temps pour la réflexion.

Les faits 

IBM prévoit de débourser 34 milliards de dollars pour Red Hat ; c’est beaucoup d’argent !

Les chiffres sont “intéressants” :

Red Hat Financials 2017

  • IBM offre 190 $ par action, une prime de 63% sur le cours de bourse la veille de l’annonce, 117 $.
  • Cette somme représente 12 fois le CA de Red Hat en 2017 (2,9 B$) et 10 fois celui prévu pour 2018.
  • Bénéfices de Red Hat en 2017 : 260 M$. Le prix d’achat correspond à 130 fois les bénéfices !
  • CA d’IBM en 2017 : 79 B$, en baisse de 1%.
  • Bénéfices d’IBM en 2017 : 5,8 B$, en baisse de 52%.
  • IBM perd 4% en bourse le lendemain de l’annonce : sa valeur boursière passe sous les 110 B$ (10 fois moins qu’Apple).

En résumé, IBM a décidé de consacrer l’équivalent de ⅓ de sa valeur boursière à l’achat de Red Hat : raisonnable ?

C'est aussi l'opération financière la plus importante dans le monde du logiciel, comme le montre ce graphique. C'était jusqu'à présent Microsoft qui était en tête avec le rachat de LinkedIn.

Largest software acquisitions

 

IBM, aujourd’hui 

IBM est la seule société du secteur de l’informatique à avoir fêté son centenaire, en 2011 ; c’est exceptionnel, et bravo.

IBM est aussi, hélas, une société dont le chiffre d’affaires est en baisse constante depuis… 2011, l’année du centenaire.

Revenus IBM monde 1999 - 2017

En 2017, son CA de 79 B$ était inférieur à celui de 1999, et ne représentait plus que 74% du CA de 2011.

IBM continue à générer des bénéfices importants porté par ses activités historiques autour des Mainframe et des serveurs iSeries.

IBM arrive aussi, difficilement, à ralentir la baisse du cours de son action par des distributions de gros dividendes et des rachats massifs de ses propres actions.

Malgré ses efforts et le rachat de Softlayer, IBM n’a pas réussi sa percée dans le cloud public. AWS, Google et Microsoft font la course en tête et IBM a en pratique abandonné tout espoir de percer sur ce marché. Ce graphique, sans pitié, le montre bien : les investissements (CAPEX) des géants du cloud s’envolent et pendant ce temps… IBM réduit ses investissements !

CAPEX IBM Google AWS  Microsoft

En 2018, les jeux sont faits : IBM, n’est pas, ne sera plus jamais un acteur crédible sur le marché du cloud public.

 

Red Hat, aujourd’hui

Red Hat est la plus importante société mondiale commercialisant des solutions Open Source. L’essentiel de ses revenus vient encore de Linux : RHEL (Red Hat Enterprise Linux) est la version de Linux qui est, de très loin, la plus utilisée par les entreprises dans leurs centres de calcul privés.

Les fournisseurs de clouds publics ont des taux de croissance supérieurs à 50 % par an, car les entreprises basculent de plus en plus vers ces solutions. Je reviens sur ce point dans le prochain paragraphe.

RedHat Openshift KubernetesLes nouveaux standards dans le cloud public, Open Source eux aussi, sont les containers, avec Docker comme leader et Kubernetes comme solution dominante de gestion des containers.

Les dirigeants de Red Hat l’ont bien compris et proposent maintenant leur solution Kubernetes sous le nom d’OpenShift.

Aujourd’hui, Red Hat a :

  • Un pied dans l’ancien monde du centre de calcul privé avec RHEL.
  • Un pied dans le nouveau monde container/Kubernetes avec OpenShift.

 

Les marchés du cloud, aujourd’hui et demain

Depuis, 2006, année de la création d’AWS, Amazon Web Services, le basculement vers des solutions IaaS, Infrastructures as a Service, dans les clouds publics est un mouvement irréversible, mais toutes les entreprises n’y vont pas à la même vitesse.

Je vais utiliser, une fois de plus, la courbe de Gauss de l’innovation.

Ce premier schéma montre la situation du marché mondial du cloud, fin 2018, début 2019.

Gauss innovation - Cloud 2019

Les innovateurs et les premiers adopteurs ont basculé dans une logique cloud public et deviennent progressivement des entreprises “DataCenterless”, sans centres de calculs privés.

Les entreprises de la majorité tardive et retardataires sont encore dans une culture cloud privé.

Les entreprises de la majorité initiale sont dans une démarche “hybride”, avec une partie de leurs applications en cloud public, mais sans avoir pris encore la décision d’y aller à 100%.

Dans son discours officiel, IBM annonce qu’il veut répondre, avec le rachat de Red Hat, à la demande “majoritaire” des entreprises pour des solutions clouds hybrides et privées. A court terme, IBM a raison, il y a encore une demande forte pour ces familles de solutions.

Problème : le basculement vers les clouds publics s’accélère !

Dans ce deuxième schéma, j’anticipe la situation du marché dans 3 ans, début 2022.

Gauss innovation - Cloud 2022

La répartition pourrait être la suivante :

  • Plus de la moitié du marché aura fait le choix d’une démarche cloud public : innovateurs, premiers adopteurs, majorité initiale et une grande partie (70 % ?) de la majorité tardive.
  • L’autre partie de la majorité tardive (30% ?) restera dans une logique hybride.
  • Il ne restera plus que les retardataires à croire encore aux mérites du cloud privé ; ce sont les mêmes qui ont encore des Mainframes et sont les clients… d’IBM !

Conséquence : le marché des solutions serveurs propriétaires d’IBM et de Red Hat avec RHEL va se réduire comme peau de chagrin. Ceci va accélérer la décroissance des ventes de ces deux entreprises.

Est-ce que la fusion des solutions et des compétences d’IBM et de Red Hat peut enrayer ou ralentir cette inexorable descente aux enfers ?

C’est peu probable ; la vitesse de cette baisse d’activité dépend du mode de fonctionnement de ce tandem ; j’imagine trois scénarii possibles :

  • Cohabitation : chacun fonctionne indépendamment.
  • IBM prend le pouvoir.
  • Red Hat prend le pouvoir.

 

Scénario 1 : IBM et Red Hat cohabitent

AdS DPC cohabitation man woman S 39379477Pour éviter d’effrayer les clients actuels de Red Hat, IBM a annoncé qu’il ferait tout pour que Red Hat reste une solution neutre, “Suisse”.

Il y a très peu d’éléments communs entre les solutions d’IBM et celles de Red Hat ; j’ai du mal à trouver de possibles synergies entre les offres.

Les clients actuels d’IBM sont pour l’essentiel des grandes organisations “majorité tardive” ou “retardataires” : Red Hat est déjà très bien introduit dans ces entreprises et a probablement beaucoup plus de clients qu’IBM. Les possibilités de ventes croisées sont faibles dans le sens IBM vers Red Hat et nulles dans le sens Red Hat vers IBM.

Les actionnaires et dirigeants de Red Hat auront réalisé des gains financiers importants.

Les actionnaires d’IBM auront fait un mauvais investissement en sur-payant Red Hat, comme le montre déjà la baisse du cours d’IBM de près de 10 % dans les deux jours qui ont suivi l’annonce de l’achat de Red Hat.

Scénario 2 : IBM prend le pouvoir

IBM eat Red Hat fishLa patronne d’IBM, Ginni Rometty, 61 ans, a dépassé l’âge officiel de départ à la retraite des dirigeants de cette société, 60 ans, mais elle pourrait encore rester CEO pendant quelques années.

Dans ce scénario, les principaux dirigeants de Red Hat quittent la société et sont remplacés par des personnes venant d’IBM, avec pour conséquence le départ d’un grand nombre de collaborateurs de Red Hat.

Les résultats “spectaculaires” que l’on peut attendre d’une telle démarche ont été mis en évidence par le grand “succès” du rachat de Sun par Oracle. Les serveurs Sun et Solaris, leur version d’Unix, ont en pratique disparu du marché. De la même manière, les produits Open Source rachetés par Oracle, MySql pour les bases de données et Open Office pour la bureautique, ont été remplacés par MariaDB et Libre Office.

Il existe d’excellentes versions de Linux en alternative à RHEL, il existe d’excellentes solutions de gestion Kubernetes en alternative à OpenShift. Les clients actuels de Red Hat abandonneront rapidement ces solutions et IBM se retrouvera, dans 3 à 5 ans, avec une coquille vide, très cher payée.

 

Scénario 3 : Red Hat prend le pouvoir

Jim Whitehurst Red Hat  Ginni Rometti IBMEt si cette opération financière était le dernier coup d’éclat de Ginni Rometty avant de prendre sa retraite ?

Courant 2019, dès que l’opération de rachat est confirmée, Jim Whitehurst, le CEO de Red Hat, prend sa place et devient CEO de l’ensemble.

En poste chez Red Hat depuis plus de 10 ans, Jim en a fait la plus importante entreprise du monde de l’Open Source. A 51 ans, il est encore “jeune” et pourrait rester CEO d’IBM pendant une dizaine d’années.

Les défis organisationnels et humains de ce nouveau poste seraient gigantesques :

  • Dimension humaine : il y a 366 000 salariés chez IBM, 12 600 chez Red Hat, un ratio de 1 à 30. Transformer des IBMers en RedHaters : difficile de trouver plus difficile ! Il risque de rencontrer beaucoup de Red “Haters”, personnes qui refusent cette nouvelle culture.
  • Dimension culturelle : vendre des solutions en fin de vie à des clients “retardataires”, gérer une société de services de plus de 100 000 personnes, en concurrence avec des géants comme Accenture, Wipro ou CapGemini sont des métiers qu’il ne maîtrise pas et qui, à mon avis, ne l’intéressent pas du tout.

IBM a déjà survécu à crise profonde en embauchant en 1993 un CEO qui n’avait aucune expérience en informatique, Lou Gerstner, qui venait de l’alimentaire et du tabac, Nabisco.

Est-ce que Jim Whitehurst peut devenir le Lou Gerstner de 2019 ? C’est, des trois scénarii, celui qui a la plus faible probabilité d’échouer.

Synthèse : mon pronostic

AdS DPC Bad Choice S 51720876L’achat de Red Hat par IBM est une mauvaise décision, catastrophique, quel que soit le scénario qui s’impose.

Je le vois comme une fuite en avant qui s’appuie sur une vision passéiste du marché, sur l’illusion que les comportements actuels des entreprises “traditionnelles” vont perdurer.

 Remarque : les dirigeants de Red Hat et IBM sont des personnes intelligentes, avec beaucoup d’expérience ; ils n’ont pas pris cette décision à la légère et j’ose espérer qu’ils sont persuadés qu’elle est la meilleure pour leurs entreprises, et pas seulement pour leurs intérêts à court terme de dirigeants.

Je leur souhaite de tout cœur que les prochains mois, les prochaines années contredisent mes prévisions, pour le moins pessimistes...